Ouverture et homélie pour la fête de saint Charles le Grand, le dimanche 26 janvier 2020, en la cathédrale d’Aix-la-Chapelle - L'Eglise Catholique à Reims et dans les Ardennes

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Ouverture et homélie pour la fête de saint Charles le Grand, le dimanche 26 janvier 2020, en la cathédrale d’Aix-la-Chapelle

Textes :

Siracide 14, 20 ; 15, 1-6.

Heureux qui s’exerce à la sagesse et réfléchit avec intelligence.

Celui qui est maître de la Loi atteindra la Sagesse. Elle vient à sa rencontre comme une mère ; comme une épouse vierge, elle l’accueillera.

Elle-même le nourrit du pain de l’intelligence et lui donne à boire l’eau de la sagesse.

Il s’appuie sur elle et ne chancelle pas ; il s’attache à elle et n’en rougit pas.
C’est elle qui l’élève au-dessus de ses proches ; au milieu de l’assemblée, il ouvrira la bouche.
Il trouvera la joie et recevra une couronne d’allégresse, il aura pour héritage une renommée éternelle.

1 Corinthiens 3, 10-14

Selon la grâce que Dieu m’a donnée, moi, comme un bon architecte, j’ai posé la pierre de fondation. Un autre construit dessus. Mais que chacun prenne garde à la façon dont il contribue à la construction. La pierre de fondation, personne ne peut en poser d’autre que celle qui s’y trouve : Jésus Christ. Que l’on construise sur la pierre de fondation avec de l’or, de l’argent, des pierres précieuses, ou avec du bois, du foin ou du chaume, l’ouvrage de chacun sera mis en pleine lumière. En effet, le jour du jugement le manifestera, car cette révélation se fera par le feu, et c’est le feu qui permettra d’apprécier la qualité de l’ouvrage de chacun.

Si quelqu’un a construit un ouvrage qui résiste, il recevra un salaire.

Evangile selon saint Luc 11, 33-36

Personne, après avoir allumé une lampe, ne la met dans une cachette ou bien sous le boisseau : on la met sur le lampadaire pour que ceux qui entrent voient la lumière.

34 La lampe de ton corps, c’est ton œil. Quand ton œil est limpide, ton corps tout entier est aussi dans la lumière ; mais quand ton œil est mauvais, ton corps aussi est dans les ténèbres.
35 Examine donc si la lumière qui est en toi n’est pas ténèbres ;
36 si ton corps tout entier est dans la lumière sans aucune part de ténèbres, alors il sera dans la lumière tout entier, comme lorsque la lampe t’illumine de son éclat. »

Ouverture :

Frères et sœurs, pour un évêque français, célébrer dans la cathédrale d’Aix-la-Chapelle est comme un rêve qui devient réalité. Depuis mon enfance, en effet, j’ai entendu évoquer Aix comme la ville de Charlemagne, une ville où la civilisation a émergé à nouveau et définitivement après les immenses destructions de l’émiettement de l’empire romain. Notre Europe n’a jamais été en premier un continent géographique. Elle a toujours été un espace ouvert pour qu’une aventure spirituelle devienne, autant qu’il est possible, une construction sociale, par-delà le poids colossal des déterminismes du climat, de l’étendue, des ethnies, des cultures, et des tentations de la peur et de l’instinct de possession. Aix-la-Chapelle, capitale de Charlemagne, pour un Français, tout à la fois signifie une appartenance dont on se réclame volontiers et évoque une extériorité que l’on espère atteindre et, peut-être dépasser. Aix-la-Chapelle, comme Reims, est devenu le lieu symbolique de la concrétisation de la réconciliation entre nos deux nations. Je suis très ému d’y célébrer l’Eucharistie, le sacrifice de paix, et honoré d’y faire mémoire avec vous de Charles le Grand. Je remercie de tout cœur Mgr Helmut Dieser pour son invitation, lui-même et ses auxiliaires pour leur hospitalité, le Domprost Cremer pour son accueil, le Burgermeister pour l’honneur qu’il m’a fait en me recevant dans son Hôtel de Ville, et vous tous, frères et sœurs. Puisse la célébration du Seigneur ressuscité, en ce 3ème dimanche du Temps ordinaire, nous stimuler dans notre marche vers la lumière, nous renouveler dans l’espérance que la lumière du monde peut être reçue par chacune et chacun et peut produire en nos cœurs des fruits de paix et de joie.

En présentant à la lumière de Dieu notre cœur à chacun et notre monde avec ses douleurs, ses drames, ses fautes redoutables, implorons la miséricorde de Dieu et disons notre espérance.

Homélie :

Les lectures choisies pour célébrer saint Charles le Grand recueillent dans les Saintes Écritures le portrait du prince idéal, amoureux de la sagesse, se laissant conduire par elle en tout son comportement comme par une épouse influente et bénéfique. Charlemagne a-t-il répondu à un tel programme ? On peut en douter, mais qui peut le savoir vraiment ? Certes, il n’a pas été seulement un pacifique, il fut plutôt un pacificateur, trop souvent à la pointe de l’épée ou à la hache. Il a rassemblé un vaste empire en y employant la force et parfois la violence. Il est indéniable cependant qu’il a voulu créer un espace où les hommes et les femmes puissent vivre sans trop d’inquiétudes et par conséquent développer leurs talents, leurs arts, constituer des surplus qui leur permettent de créer des œuvres d’art. Il a soutenu notamment la création de monastères et d’abbayes comme des lieux où des hommes ou des femmes pouvaient se consacrer à la recherche de Dieu, sans avoir à trop craindre l’irruption de pillards, où il était possible donc de vivre en amoureux de la sagesse, et il a choisi parmi eux beaucoup de ses conseillers et de ses administrateurs.

Un prêtre de Paris a montré, dans une thèse de doctorat récente, que les premières générations chrétiennes avaient refusé d’ordonner évêque ou prêtre un homme qui aurait exercé des fonctions civiques, même du niveau municipal, parce qu’elles estimaient que nul ne pouvait exercer le pouvoir politique, quel qu’il soit, sans manier la violence et sans se rendre complice de circulation occulte d’argent. Cette thèse explique comment la monarchie carolingienne a été obligée de recourir aux clercs pour son administration, les siècles précédents ayant laissé s’effondrer le réseau scolaire hérité de l’empire romain. Il en est résulté une sacralisation du pouvoir royal, l’idée que le souverain devait non seulement assurer la paix et la justice mais conduire son peuple vers le salut. Nos sociétés démocratiques sophistiquées écartent l’usage de la force et donc la possibilité de la violence de beaucoup de niveaux de pouvoir, elles ont rendu les circuits d’argent plus clairs que jamais. Il y a cependant de la naïveté à ne pas regarder en face le lien congénital entre pouvoir et violence et argent, cette naïveté pouvant conduire certains, même parmi les meilleurs, à s’illusionner sur leur capacité à résister à l’attraction de la tentation.

Entendre le portrait du prince idéal nous remplit toujours de nostalgie. Même si nos peuples ont renoncé depuis longtemps à être dirigé par un prince, même s’ils ne veulent plus être conduits par une famille dont on voit mal ce qui garantirait l’exceptionnalité, même s’ils ont choisi très délibérément un système politique qui permette au peuple de décider lui-même de sa destinée, la question du choix des représentants et des responsables à qui la charge de prendre les décisions justes et utiles à la place de tous va être remise reste une question délicate. Dans le monde relativement apaisé où nous vivons, qu’est-ce qui justifie que telle femme, tel homme, se présente aux suffrages de tous ? Qu’est-ce qui garantit que celles et ceux qui se déclarent candidats sont vraiment celles et ceux qui sont les mieux capables d’occuper de telles fonctions ?

Mais, en fait, nous chrétiens, ne devrions pas rêver au prince idéal, ni au candidat qui mériterait tous les suffrages. Le bel éloge de celui qui choisit la sagesse, nous savons qu’il ne se réalise pleinement qu’en Jésus de Nazareth, le messie sur qui l’Esprit-Saint repose en plénitude, Celui-là seul qui peut faire de sa vie livrée la source de son pouvoir et qui n’use de son pouvoir que pour rendre les autres davantage vivants. Nous savons, nous, que la sagesse qui conduit notre existence humaine à sa plénitude ne s’exerce pas seulement ni d’abord dans le domaine politique. Elle est d’un autre ordre. Le politique est une dimension importante de la vie humaine, mais la sphère politique n’est pas le tout de la destinée humaine. L’unité du genre humain n’est pas construite en son fondement par un jeu politique, par l’affrontement des puissances ou par leurs agencements possibles ; elle est assurée avant tout, au plus profond de la liberté de chaque être humain, sur le fondement de la création de tous à l’image et à la ressemblance de Dieu, par le lien nouveau que le Fils scelle par son Incarnation et qu’il rend vivant et vivifiant par sa mort, sa résurrection et le don de l’Esprit-Saint. La destinée spirituelle de l’humanité ne dépend pas tant de la réussite ou de l’échec historiques des nations ou des États ; elle se noue, au plus secret des âmes, dans la communion acceptée ou refusée que Dieu seul peut mesurer et qu’il veut mesurer par le Fils qui a partagé la condition humaine jusque dans sa plus grande humilité.

Jésus, le Messie, ouvre cette vision renouvelée du monde humain, frères et sœurs, lorsqu’il appelle tout homme, toute femme, qui l’écoute à devenir une lampe pour les autres. En lui, le Messie d’Israël, il n’est pas urgent de trouver un homme providentiel ; il est urgent que chacun se laisse transformer, purifier, pour recevoir la lumière qui lui est donnée et pour la projeter au dehors au bénéfice de tous. Jésus décrit donc un double mouvement : celui de notre œil qui, s’il est sain, peut capter la lumière du monde et en illuminer le plus profond de nos corps et de nos âmes ; celui de notre corps qui nous permet d’agir d’une manière lumineuse, qui soit pour les autres une source d’espérance. Le Christ, le Messie, vient faire de chacune et de chacun une femme libre, un homme libre, chacun revêtu par le don de l’Esprit-Saint du sacerdoce royal des fils et des filles du Père. Lui, Jésus, nous rend capables de regarder le monde et ses richesses et ses drames et ses splendeurs ambigües avec un œil sain, afin que nous recueillons de chaque chose, de chaque être, de chaque aspect de l’aventure humaine, ce que le Créateur a déposé de sa bonté et ce que cette bonté originelle peut susciter, sans nous laisser corrompre ni fasciner par la force du péché et l’attraction de la mort. Lui, nous rend capables de transmuer dans notre intériorité ce que nous recevons de l’extérieur pour en tirer de charité, c’est-à-dire d’amour vécu dans le renoncement à soi, dans l’espérance, dans le respect et même l’émerveillement, en nous donnant vraiment et sans chercher à nous récupérer.

La figure du roi saint nous est utile, frères et sœurs, parce qu’elle met sous nos yeux la liberté royale que le Christ Jésus, l’Oint du Seigneur, nous offre à toutes et à tous. Dans les régimes politiques anciens, l’homme libre par excellence est le roi ; les autres, à de degrés divers, sont enserrés dans des réseaux de dépendance plus ou moins forte. Le roi chrétien, lui, accepte cependant de n’être pas la tête de tout ni de tous ; il consent à n’être que le serviteur d’une œuvre plus grande que lui et, en même temps, il accepte la mission que tout ce qu’il fait ou vit puisse servir cette œuvre ou l’abîmer. Les régimes politiques contemporains sont fondés, c’est leur immense grandeur, sur la liberté politique et sociale de tous et de chacun. Reste toujours à habiter cette liberté politique et sociale par la liberté royale intérieure, la seule vraie liberté, qui nous permet de vivre en ce monde sans être paralysés par la crainte d’en être corrompus et qui nous offre l’espérance d’être, par nos actes, des lumières, petites ou grandes, pour les autres. Il nous faut pour cela un fondement intérieur qui n’est pas une idée ni un droit, mais le don inouï, politiquement impensable, que le Fils de Dieu fait de lui-même pour nous, afin d’ouvrir aux pécheurs que nous sommes les ressources de sa liberté filiale. Toujours, nous exerçons cette liberté dans les conditions de notre temps, avec ce qu’il a de pacifié et ce qu’il a de violent, avec ce qu’il voit clairement et ce qu’il refuse de voir ou ce à quoi il est aveugle. Charles le Grand a vécu en roi selon les conditions et les mœurs de son temps. Sa sainteté ne vient pas de ce qu’il aurait été un roi parfait, ni même un homme absolument selon le cœur de Dieu, mais de ce qu’il a accepté d’être mesuré par la mesure du Christ, par ce qu’il pouvait recevoir de la lumière du Christ et ce qu’il a laissé cette lumière produire en lui. En notre temps, avec ses lumières et ses aveuglements, à nous, à chacune et à chacun de nous de vivre en fils ou fille de la lumière, sans prétendre jamais tout capter et tout réfléchir de la lumière de Dieu et sans nous résigner jamais non plus à nos scléroses et à nos opacités.

Que l’intercession de Charles le Grand nous obtienne, frères et sœurs, la grâce d’oser agir en ce monde en acceptant joyeusement d’être un jour soumis au jugement de Dieu. Car Dieu ne nous juge que pour pouvoir nous transformer en lumières les uns pour les autres et en gages d’espérance pour l’éternité,

                                                                                                                  Amen.
Mgr Éric de Moulins-Beaufort


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