Homélies de Mgr Eric de Moulins-Beaufort - 1er et 2 mai - L'Eglise Catholique à Reims et dans les Ardennes

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Publié le 4 mai 2021

Homélies de Mgr Eric de Moulins-Beaufort – 1er et 2 mai

Homélie pour l’ouverture du pèlerinage à notre Dame de Neuvizy, mère du bel amour et du bon conseil, le samedi 1er mai 2021, institution au ministère de l’acolytat de Christophe Boulanger, des gens du voyage.

Ac 1, 12-14 ; 2, 1-4 ; Is 12, 2. 4b-5a. 5b-6 ; Lc 1, 39-56.

Nous l’avons dit en commençant : nous célébrons en ce jour avec un cœur partagé. Nous sommes dans le chagrin à cause de la mort brutale de Daniel Paquet, si présent ici dans ce sanctuaire ; nous sommes dans la joie parce qu’après des mois de confinement et de précautions sanitaires, nous reprenons le chemin du pèlerinage bien-aimé de Neuvizy et que nous avons bon espoir de retrouver au long du mois plus de facilité de mouvement et d’action ; nous sommes dans l’étonnement et l’attente parce que nous allons célébrer l’institution de l’un de nous, Christophe Boulanger, à l’acolytat et que ce fait est assez rare pour que nous nous interrogions.

La liturgie, cependant, nous a fait chanter avec le prophète Isaïe : « Voici le Dieu qui me sauve ; j’ai confiance, je n’ai plus de crainte. » Nous l’avons chanté parce que ce cantique du prophète avait été choisi pour cette messe, nous l’avons chanté en nous laissant porter par la voix des anciens mais aussi en y mettant autant de notre cœur et de notre foi que nous en sommes capables. Nous avons chanté : « Il a fait les prodiges que toute la terre connaît » parce que Marie, la jeune femme vierge de Nazareth, avait pu exulter elle aussi, elle la toute première : « Il s’est penché sur son humble servante, désormais tous les âges me diront bienheureuse. » Elle voit, elle sent, elle peut chanter, elle en qui le Dieu vivant a fait surgir le Prince de la vie pour Israël et toute l’humanité. Saint Luc nous la montre dans la plénitude de sa jeunesse et l’émotion de la conception de l’enfant promis à Israël. Par elle, grâce à elle, Dieu vient s’engager pleinement dans l’humanité. Elle n’est pas naïve, elle n’attend pas que tout aille bien, elle pressent que Dieu a à vaincre bien des obstacles dans le cœur des humains. Mais ce jour-là, dans la vile de la montagne de Judée où habitent Zacharie et Élisabeth, Marie goûte la joie profonde de la rencontre entre deux personnes qui ont consenti à répondre à l’attente de Dieu.

Saint Luc nous montre aussi Marie à la fin de l’histoire terrestre de Jésus. Nous l’avons entendu en première lecture. Marie et les Apôtres attendent pleins d’espérance le don ultime que Jésus a promis. Ce don ne sera le don de la santé ni de la richesse ni d’une vie protégée. Ce sera le don de l’Esprit-Saint, lui qui permet aux humains de vivre leur vie en se laissant conduire intérieurement par l’amour de Dieu, par l’amour qu’est Dieu. Nous pouvons tout confier à Marie : nos peines, nos inquiétudes, nos joies aussi, nos projets, il n’est rien qu’elle ne puisse comprendre, il n’est rien d’humain qu’elle ne puisse exprimer à son Fils pour que celui-ci le prenne en charge. Sur tout cela que nous portons, qui nous habite, qui nous occupe, à la prière de sa mère, il peut faire descendre son Esprit-Saint. L’Esprit-Saint donne de proclamer que Jésus est ressuscité, lui que les pouvoirs humains avaient voulu supprimer, vous l’avez entendu. La proclamation de saint Pierre peut se résumer ainsi : on ne peut supprimer Jésus, on ne peut en débarrasser l’humanité ; en lui, Dieu s’est engagé dans l’histoire des humains, il ne cesse d’y agir pour que chaque vie humaine puisse déboucher, si enfermée semble-t-elle ; il ne cesse d’agir en nous donnant son Esprit-Saint pour que nous puissions faire de notre vie une chose belle, suffisamment belle pour être présentée à Dieu, pour réjouir Dieu le Créateur.

Un signe nous est donné aujourd’hui au premier jour du pèlerinage en ce lieu. L’un de nous, quelqu’un des gens du voyage, Christophe Boulanger, va être institué acolyte. Il a déjà reçu, depuis deux ans, le ministère de lecteur. Les gens du voyage ne vivent pas dans le cadre précis de nos paroisses et de nos diocèses ; par définition, ils bougent, ils sont en mouvement. Depuis quelques années, un mouvement de conversion se vit parmi eux dont plusieurs familles liées aux Ardennes sont un beau fruit. Pour se rassembler, pour continuer à progresser, les gens du voyage ont besoin de serviteurs qui, non seulement au titre de leur baptême et de leur confirmation, mais aussi au nom de l’Église particulière, aient la mission d’accompagner leurs frères et leurs sœurs. L’acolyte apporte à l’autel le pain et le vin, deux petites offrandes qui indiquent que de la vie de la communauté, de la vie de l’Église, de la vie de chacun de nous, quelque chose peut être recueilli qui mérite d’être présenté à Dieu. Mais, nous le savons, si ce qui est présenté plaît à Dieu, c’est parce que Jésus le prend pour lui et en fait lui-même. Lui compense, lui remplit, lui transfigure ce que nous apportons pour que notre modeste offrande scelle l’alliance entre Dieu et nous et la renouvelle. Alors, frères et sœurs, en accompagnant notre frère Christophe, que nous soyons dans le chagrin ou dans la joie, dans l’inquiétude ou au milieu de beaux projets, faisons monter vers Dieu notre louange en nous unissant à Marie, notre Dame de Neuvizy : Oui, mon âme exalte le Seigneur, parce qu’il fait déboucher ma vie dans la sienne et qu’il accueille le moindre de mes actes pour y trouver sa joie,

Amen.


Homélie pour le 5ème dimanche de Pâques, année B, le 2 mai 2021, en la chapelle du monastère Sainte-Claire de Cormontreuil.

Être en Jésus ne suffit pas pour rester dans la vigne ; il faut y porter du fruit et, pour cela, demeurer. Demeurer, nous l’avons entendu, est toujours réciproque : « Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit ». Demeurer, c’est durer, passer du temps, habiter et être habité ou plutôt se laisser habiter. Il y a deux semaines, rencontrant en visioconférence celles et ceux qui se préparent à recevoir la confirmation à la Pentecôte dans notre cathédrale, comme ce passage leur avait été donné à méditer, plusieurs se sont inquiété du sort des sarments secs que l’on jette au feu. N’y entendons pas une sorte d’intransigeance et moins encore d’intolérance de Jésus. Remarquons plutôt qu’il n’est question du feu qu’à propos de l’image et non pas des sarments de Jésus. Ce qui arrive aux sarments que l’on ramasse dans les vignes de nos coteaux, Jésus le relève pour nous faire réfléchir ; il ne décrit pas le sort de ceux ou celles qui ne seraient plus des sarments fructueux de la vigne qu’il est, lui. Jésus, ici, insiste sur le fait qu’on ne peut être dans la vigne qu’il est sans porter du fruit, ce qui ne peut se faire que si on se laisse traverser par le courant de vie, de vitalité, qui vient de lui et qui monte vers le Père. « Ce qui fait la gloire de mon Père, c’est que vous portiez beaucoup de fruit et que vous soyez pour moi des disciples. »

Il me semble, mes Sœurs, puisque nous sommes ici chez vous, vos hôtes eucharistiques de ce jour et moi-même, il me semble que nous devons comprendre cela : vous autres, Clarisses, comme toutes les moniales, ne vous souciez que de porter du fruit pour Dieu. Porter du fruit n’est pas produire, encore moins fabriquer, encore moins travailler même si cela suppose un travail immense. Mais ce travail-là est préparatoire, alors que porter du fruit ne peut se faire que dans la spontanéité, la gratuité, la joie. Dans notre monde d’efficacité, vous, mes Sœurs, avez choisi de ne rien faire d’autre que de porter du fruit. La qualité de votre vie ne se mesure pas et ne se mesurera pas au dernier jour aux livres que vous aurez publiés, aux objets que vous aurez créés, aux bâtiments que vous aurez construits, mais à ce qui pourra être vu des fruits que vous aurez portés. Tel est votre rôle dans le monde, dans notre monde d’efficacité, d’action, de transformation : rappeler à tous la vraie fécondité de la vie humaine, et le rappeler sans le dire, presque sans le savoir, par votre seule existence, et ainsi mettre en question le cadre de vie de la plupart d’entre nous qui nous préoccupons chaque jour de ce que nous allons produire de quantifiable et de repérable, ce qui portera notre signature. La gloire du Père, du Créateur, vient d’un tout autre niveau qui ne contredit pas forcément celui de la production mais qui ne le recouvre pas et ne s’y limite surtout pas. Il y a cependant une tâche à accomplir et elle ne paraît pas si simple, à entendre Jésus : demeurer. Demeurer en lui et le laisser demeurer en nous, encore qu’il semble dire de manière plus précise que le plus important est que ses paroles demeurent en nous.

Le ton de Jésus évoquant la vigne qu’il est peut paraître à certains être grave, un peu redoutable. En réalité, la manière dont nous entendons cette image nous juge. En son fond, elle est une parole d’inclusion. Jésus, en se présentant comme la vigne, la vraie vigne, la vigne du Père, ne définit pas un ensemble clos dont il serait facile de repérer qui est dedans et qui y est extérieur. Ceux qu’il vise en premier lieu sont d’ailleurs ceux ou celles qui sont à l’intérieur mais qui, en ne portant pas de fruit, trahissent qu’ils sont dans la vigne ou de la vigne mais sans y demeurer vraiment, de sorte qu’ils n’y ont pas leur place. Jésus, en tout cas, ne décrit pas l’Église au sens de l’ensemble de ceux ou de celles qui sont couchés sur les registres de baptême. Il évoque celles et ceux en qui demeure sa parole ou en qui passe le courant de vie qui sort de lui. N’est-ce pas cela, la parole ? Un courant de vie qui monte du plus intime du cœur de chacun et qui sort pour être recueilli, pour être accueilli, par une oreille et un cœur, une intelligence et un esprit qui sauront se nourrir de cette parole, l’écouter, la méditer, la ruminer.

Saint Jean essaie de dire cela dans sa première lettre : « Voilà comment nous reconnaîtrons que nous appartenons à la vérité et devant Dieu, nous apaiserons notre cœur. » Si nous prenons au sérieux ce que l’Apôtre vient de dire : « N’aimons pas en paroles ni par des discours, mais par des actes et en vérité », nous ne pouvons que trembler. Qui osera dire qu’il aime « en actes et en vérité » ? Mais comprenons que Jésus ne vient pas vérifier que nous mettons en œuvre chacun des commandements, comme un inspecteur vient contrôler les travaux accomplis. Ce qui importe n’est pas d’effectuer un par un les gestes de l’amour sans rien en oublier, c’est d’aimer et de laisser le double commandement de l’amour habiter l’ensemble de nos démarches, celles où nous le mettons en œuvre avec facilité, avec allégresse, et celles où nous manquons toujours de l’oublier, emportés par d’autres logiques, poussés par d’autres moteurs. « Garder les commandements » n’est pas exactement les respecter mais plutôt les aimer, accepter d’en être travaillé intérieurement, ne pas se résigner à y manquer mais ne pas sombrer dans le désespoir de n’y parvenir jamais. Notre foi n’est pas dans des commandements, des préceptes, elle est dans le nom du Fils unique Jésus-Christ, elle est remise de soi, adhésion, à Jésus qui vient demeurer en nous, qui que nous soyons, afin que nous puissions, et si possible de mieux en mieux, demeurer en lui, être pris, abrités, enveloppés par lui. « Si notre cœur nous accuse, Dieu est plus grand que notre cœur, et il connaît toutes choses. » Voilà un point essentiel pour la mission de l’Église demain et déjà aujourd’hui : être chrétien, c’est remettre le jugement à Dieu, le jugement sur ma vie et sur celle des autres ; ce n’est pas se résigner à ses péchés, tout au contraire, mais c’est oser croire que la puissance du Ressuscité fait passer de la vie en quiconque le veut bien, en quiconque ne fixe pas de limite à ce que la grâce de l’Esprit pourrait faire en lui.

Les Actes des Apôtres nous ont mis sous les yeux l’exemple indépassable : Saül, qui deviendra Paul. Il persécutait les chrétiens, il voyait en eux un danger pour le peuple juif, le danger de se détourner de son effort moral et de sa visée d’une sainteté enfin digne de l’Alliance avec Dieu. Mais en Jésus, Dieu l’a renversé, car il lui révèle qu’il se fait lui-même le porteur et le garant de l’Alliance. Nous pouvons glisser nos médiocrités et même nos fautes dans le vaste ensemble que Jésus présente au Père, à condition que nous laissions travailler en vérité par ses paroles et surtout son double commandement de l’amour. Saül a donc connu un temps de sas, où les frères et les sœurs répugnaient à le recevoir comme un frère à part entière. Cette humiliation était nécessaire pour son humilité, mais l’acceptation de Saül converti était aussi un défi pour l’Église naissante. Ici, mes Sœurs, à l’école de saint François et de sainte Claire, vous vous consacrez à la tâche qui consiste à vous laisser habiter par la parole de Jésus. C’est la seule chose qui importe dans une vie d’être humain, et c’est ainsi que nous pouvons tenir dans la vigne du Seigneur, non : dans la vigne qu’est le Seigneur.

Le psaume nous a fait dire tout cela d’une autre manière : « Les pauvres mangeront : ils seront rassasiés ». A nous, sarments dans le Seigneur, de porter du fruit qui permette aux pauvres de ce monde d’être rassasiés, c’est-à-dire à toutes celles et tous ceux qui sont en désir, en attente, en espérance, de trouver de quoi refaire leurs forces. Comment cela se fera-t-il sinon par l’intensité de nos relations, leur qualité, leur chasteté aussi. « Et moi, je vis pour lui : ma descendance le servira. » Les fruits que nous portons sont notre véritable descendance, ce que nous offrons autour de nous de douceur, de patience, de bonté, de pardon, de persévérance, d’attente pleine de confiance, de courage dans l’épreuve, d’espérance contre toute espérance, tout cela est un fruit qui nourrit beaucoup de personnes autour de nous et qui sert le Créateur, qui fait sa gloire. Réjouissez-vous, mes Sœurs, et réjouissons-nous, frères et sœurs, d’appartenir à la vigne qu’est le Seigneur, de comprendre, en tout cas de pressentir, que nous pouvons porter du fruit et que c’est ce que nous pouvons faire de mieux, et surtout, demandons cela les uns pour les autres : « Demandez tout ce que vous voulez, et cela se réalisera pour vous »,   

                                                                                 Amen.


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