Homélie pour le 28ème dimanche du Temps ordinaire -

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Publié le 11 octobre 2021

Homélie pour le 28ème dimanche du Temps ordinaire

Homélie de Mgr Eric de Moulins-Beaufort, pour le 28ème dimanche du Temps ordinaire, année B

  • en l’église Saint-Maurille de Vouziers, pour la remise de sa lettre de mission à M. Flavien Bareille, chef d’établissement du groupe scolaire Saint-Louis, le samedi 9 octobre
  • en l’église Saint-Remi de Charleville, pour la remise de sa lettre de mission à Mme Denise Marbehan, directrice de l’école Saint-Remi, le dimanche 10 octobre
  • en l’église Saint-Maurice de Reims, messe des étudiants et des jeunes professionnels, le dimanche 10 octobre

Jésus est en route. Chez Marc comme chez les autres évangélistes, il s’agit d’une portion de route géographique, quelque part entre la Galilée et la Judée, mais la route de Jésus est surtout celle qu’il parcourt pour rejoindre tous les humains et pour les emmener avec lui vers le Père. La route de Jésus est donc la route intérieure qui va le mener à sa Passion, à sa mort et le faire entrer dans la Résurrection, route d’obéissance à un amour vécu jusqu’au bout pour les pécheurs et pour son Père. L’homme riche vient en quelque sorte arrêter Jésus avec sa question : « Bon maître, que dois-je faire pour recevoir en héritage la vie éternelle ? » La question est belle : il ne demande pas à devenir plus riche, à être protégé de ses ennemis ou des coups du sort, mais qu’entend cet homme lorsqu’il parle de « vie éternelle » ? Qu’a-t-il en tête, et qu’avons-nous en tête, nous, frères et sœurs ?

Une survie qui serait une mince consolation après les charmes de cette vie terrestre ? Une autre vie où nous serions au contraire consolé des épreuves de notre vie sur terre ? l’espoir d’échapper à l’attraction du néant en méritant, par une vie vertueuse, un prolongement de vie auprès de Dieu ? Pour Jésus, il y va de la bonté du Père, de la bonté de Dieu le Créateur. Jésus veut assurer les humains que la promesse déposée en la vie de chacun sera tenue, qu’aucun de nous n’a été fait pour le néant et pour la mort, mais tous et chacun, même les plus faibles, même les moins vertueux, pour être appelés à la pleine communion avec Dieu. La vie éternelle n’est pas une survie, elle est la vie en sa pleine intensité ; elle n’est pas un prolongement de vie indéfini, elle est une amitié, un amour, une communion avec Dieu et en Dieu avec tous les autres. Elle est la transfiguration sans ombre de tout ce que les relations que nous pouvons nouer ici-bas et qui nous portent, qui nous constituent peuvent porter de promesses.

L’homme qui vient à Jésus est un homme bien, un homme de bien aussi sans doute, un homme qui fait le bien ou, à tout le moins, qui faut du bien. Mais il veut faire toujours. Il veut être celui qui fait. Or, Jésus, lui, invite cet homme à faire un saut. Non pas à faire ceci ou cela de plus. Il l’invite à tout risquer pour se mettre en marche, pour avancer sur la route à la suite de Jésus, à cause de lui. Il invite l’homme à reconnaître en lui, Jésus, le Dieu Bon qui s’approche de lui et qui l’appelle à répondre à cette venue en se mettant en route lui aussi. Le temps n’est plus de bien gérer ses biens, – et bien gérer peut vouloir dire les gérer avec sagesse mais aussi avec justice et générosité. Pour qui rencontre Jésus, le temps est venu de risquer un peu plus, de se laisser entraîner vers un amour qui dépasse la bonne gestion de ses biens, de ses affections, de ses relations. Jésus prend l’homme au sérieux, il voit la force de son désir de la vie éternelle, il lui propose d’aller au bout de ce désir, de vivre déjà, non de ce qui ne peut que passer mais de ce qui vivra pour toujours, non plus de ses biens, mais de la recherche de Dieu, de l’amitié avec Dieu créateur et avec les hommes et les femmes qui croiseront sa route, y compris les plus inattendus.

Pourquoi les disciples de Jésus s’inquiètent-ils d’entendre qu’il sera difficile à un riche d’entrer dans le Royaume ? Parce que, plus ou moins consciemment, la richesse avec le confort et la sécurité qu’elle permet nous semble une anticipation de la vie divine. Pour les Grecs de l’Antiquité, les dieux sont comme des humains mais qui ne manqueraient de rien et ne seraient pas menacés par la mort. Mais la vie du Dieu vivant est tout autre chose : elle est intensité, elle est communion, elle est émerveillement l’un dans l’autre, le Père, le Fils et l’Esprit l’un dans l’autre, et elle s’ouvre pour nous accueillir en elle et nous donner de nous émerveiller les uns dans les autres.

Marcher vers la vie éternelle passe donc par un dépouillement. Il aura lieu de toute façon au jour de notre mort. Nous ne pouvons entrer dans la vie en plénitude qu’en ayant consenti aux dépouillements de la vieillesse et passé par l’absolu dépouillement de la mort. Nous n’entrerons pas dans la vie éternelle, dans la vie en Dieu parce que nous aurons gagné les points nécessaires, mais parce que le Dieu vivant, en Jésus, nous tendra la main ultimement pour nous tirer en Dieu. Nous n’entrerons pas dans la vie éternelle à proportion de nos biens terrestres, de notre capital de respectabilité ni même d’affection, mais à proportion de ce que nous aurons été prêts à risquer et serons alors prêts à risquer encore pour avancer davantage vers Dieu et vers les autres qui sont l’image de Dieu pour nous.

Frères et sœurs, ce matin, au cœur de notre célébration eucharistique, je viens remettre sa lettre de mission au chef d’établissement scolaire catholique nouvellement entré en fonction. J’ai voulu que cette remise se fasse ainsi, au milieu de vous, avec vous, parce que un établissement scolaire catholique est en quelque sorte un acte de l’Église pour servir la croissance des jeunes. Pourquoi y-a-t-il un enseignement catholique ? Pourquoi l’Église y tient-elle ? Parce que c’est une chance immense pour un jeune de pouvoir non seulement apprendre à lire, à compter, à comprendre le monde, à réfléchir, mais de pouvoir apprendre à formuler la question, la demande, la recherche qui va animer sa vie. Comment et pourquoi grandir ? Pourquoi étudier ? Parce qu’il n’y a pas le choix, parce qu’il faut bien tenir sa place dans la société ? Parce qu’il vaut mieux avoir un bon métier qu’être considéré comme peu utile à la collectivité ? Parce qu’il faut s’assurer un confort et une sécurité suffisantes ? OU bien parce que chacun, chacune est appelé à vivre pour toujours et peut chercher comment orienter sa vie, ses actes, vers la recherche de la communion avec Dieu et avec tous les autres ?

Nous avons entendu en première lecture la prière de Salomon à la veille de son intronisation comme roi d’Israël. Il ne demande pas à Dieu de lui garantir un règne facile, il demande la sagesse grâce à laquelle il pourra avancer dans les moments faciles et dans les temps d’épreuve. Jésus ne promet à personne de lui rendre la vie facile, sans aspérité, mais il nous donne l’Esprit-Saint grâce à qui, en toutes circonstances, à travers tous les moments de notre vie et à travers les complications de notre liberté, nous pouvons espérer avancer vers le Père et vers la communion de tous.

Je remets cette lettre de mission, je célèbre cette messe avec vous à quelques jours de la remise du rapport sur les abus sexuels commis dans l’Église. Le mardi 5 octobre restera une date dans l’histoire de notre Église en France et dans l’Église universelle. Un jour où notre honte a été mise à nu, sous les yeux du monde. Le jour où nous avons réalisé qu’un nombre immense de personnes avaient été abîmées, empêchées de vivre par des prêtres et aussi des laïcs agissant dans l’Église et que nous n’avons pas vu ou pas voulu voir, pas entendu ou pas voulu entendre. Au nom de tous, j’ai demandé pardon aux personnes victimes, mais je suis conscient qu’il faudra du temps encore pour qu’une telle demande soit à la hauteur du drame vécu. Au nom des évêques et des prêtres, je vous demande pardon à vous, fidèles du Christ, qui mettez votre confiance dans l’Église et dans ses ministres pour qu’ils soient d’authentiques serviteurs du Seigneur qui donne sa vie et ne transforme personne en esclave de ses désirs. Le rapport, vous l’avez entendu, fait apparaître aussi le nombre immense de celles et de ceux qui sont abusés enfant dans tous les milieux de vie. Nous découvrons une faille de notre humanité commune, une capacité de dévoyer toute relation structurante, de faire d’une relation de paternité ou de maternité, réelle ou symbolique, d’une relation d’éducation, un moyen de domination et de captation. Le risque est grand, dès lors que l’on s’engage dans des relations fortes. Il nous faut donc redoubler de vigilance, de lucidité, sortir de l’aveuglement ou de la surdité involontaires ou volontaires. Mais il nous faut oser vivre aussi. Ce sera encore et toujours la mission de l’enseignement, de l’enseignement catholique a fortiori, d’aider les jeunes à réaliser qu’il vaut la peine de vivre, qu’il vaut la peine de vivre en profondeur, en s’engageant dans la réalité de la vie, d’affronter la part obscure de nous-mêmes non pour s’en laisser dominer mais pour la tirer vers la lumière de Jésus, pour l’exposer à son regard à lui et à sa grâce, qu’il vaut la peine de mener le combat que décrit l’épître aux Hébreux entre l’esprit qui veut le meilleur, qui aspire à la vie plus vivante et la chair qui s’inquiète et qui veut saisir.

Frères et sœurs, en ce dimanche, prions pour que les jeunes d’aujourd’hui et de demain osent vivre la condition humaine dans toute son ampleur. Supplions Dieu de donner à son Église la force de se laisser dépouiller pour qu’elle ne soit en vérité qu’une servante de la vie éternelle. Demandons la grâce de croire que ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu,

Amen.


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