Homélie pour le 24ème dimanche du Temps ordinaire - L'Eglise Catholique à Reims et dans les Ardennes

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Publié le 14 septembre 2020

Homélie pour le 24ème dimanche du Temps ordinaire

Homélie pour le 24ème dimanche du Temps ordinaire, année A, le 12 septembre 2020 en l’église d’Aÿ, le 13 septembre, en l’église Saint-Michel de Signy-l’Abbaye, bénédiction des orgues.

« Soixante-dix fois sept fois » : frères et sœurs, nous connaissons cette réponse de Jésus, elle est peut-être une de celles que nous connaissons le mieux et aussi une de celles qui nous met le plus mal à notre aise. Que veut dire concrètement « pardonner à quelqu’un, à un frère, soixante-dix fois sept fois » ? Si quelqu’un m’a fait ou me fait du mal, exiger avec une telle ampleur que je lui pardonne, sans poser aucune condition, aucun contexte, cela me paraît inhumain, écrasant, injuste.

Si quelqu’un fait du mal à une personne qui m’est chère, mes parents, mon enfant, un ami, comment pourrais-je lui pardonner, sans contrepartie, sans repentir exprimé ? Si je ne me connais guère d’ennemis, si je ne subis des autres avec qui je cohabite ou coexiste que les petits agacements de la vie ordinaire, pardonner ainsi peut paraître possible, voire facile, mais n’est-ce pas se leurrer sur le problème du mal que les êtres humains sont capables de se faire ? Comment réagirai-je le jour où quelqu’un me fera vraiment du mal ? L’exigence de Jésus paraît faire fi de toute justice. Cet appel au pardon, radical, sans limite, sans mesure, peut sembler sublime ; à l’analyse, n’est-il pas irréaliste ? Une miséricorde exagérée ne détruit-elle pas la justice nécessaire aux relations humaines ?

Vous le savez, frères et sœurs : la liturgie nous fait lire cette année l’évangile selon saint Matthieu de manière presque continue. Nous sommes arrivés à un moment crucial du récit : Jésus a annoncé sa Passion deux fois, entre la confession de foi de Simon-Pierre et la Transfiguration. Pourquoi Jésus marche-t-il vers sa Passion, pourquoi le sait-il et le dit-il ? En raison de sa mission, en raison de ce qu’il est venu faire parmi nous. Les paroles échangées avec les disciples et les rencontres que fait Jésus à ce moment-là lui permettent de préparer ses disciples et de nous préparer, nous-mêmes, à comprendre au moins un peu ce qu’il vise. Rien de moins que nous associer à son être de fils du Père, envoyé vers les hommes pécheurs. Pourquoi est-il envoyé vers les êtres humains pécheurs ? Pour les arracher à l’esclavage du péché et pour les associer à son œuvre de libération. Or, c’est précisément à cause de ce qu’il vient faire pour nous que nous risquons de le mettre à mort. Il vient révéler à chacun qu’il est pécheur, c’est-à-dire complice des forces de la mort, beaucoup plus que chacun de nous n’est prêt à le reconnaître, et il vient non pas nous apporter la richesse, la santé, une vie longue et belle, mais surtout nous engager à nous dégager de ce qui nous ronge intérieurement et nous empêche de vivre toutes choses comme ses fils et des filles du Père.

La parabole met en scène un serviteur qui doit à son maître une somme énorme, invraisemblable : mettons que ce soit l’humanité entière face à celui qui lui donne la vie et qui lui confie l’univers et l’histoire. Quelle peut être l’attitude du Créateur devant l’accumulation de violences, d’injustices, de mesquineries, de cruautés, et encore de mépris, d’indifférence, de dureté de cœur et d’aveuglement dont les humains se sont rendus coupables depuis le commencement et à quoi ils ne cessent, nous ne cessons, d’ajouter encore ? Il est prêt à remettre la dette, nous dit Jésus par cette parabole, il est prêt à pardonner. Et comment cette humanité se comporte-t-elle en retour ? Selon la parabole, elle se déchire intérieurement parce que chacun de ses membres exige furieusement le paiement de la moindre dette à son égard, chacun réclame pour la moindre violation d’un de ses droits.

Ne voyons-nous pas tout cela autour de nous ? Ne voyons-nous pas facilement s’ajouter chaque jour du mal au mal déjà commis ? Quelques soient leurs efforts pour plus de civilisation, leurs prétentions à être plus lucides, plus généreuses, moins brutales que les précédentes, que valent nos générations au regard du Créateur ? Il n’est pas utile que je détaille ce que les années où nous sommes ajoutent au mal commis et subi dans l’humanité : les drames multiples des personnes migrantes, les horreurs de certains pays en guerre, la condition terrible de certaines populations aujourd’hui encore, les abus à l’encontre d’enfants ou les abus à l’encontre d’adultes, les transgressions de plus en plus nombreuses du commandement : « Tu ne tueras point », notamment dans le drame douloureux et mystérieux de l’avortement, la mainmise de la technique sur la procréation humaine que nos sociétés se permettent sous prétexte de compassion, tout cela et bien d’autres choses, parfois horribles, parfois seulement médiocres, chaque jour en apporte son lot.

A quelle attitude Jésus nous appelle-t-il ? A reconnaître ce mal commis et à confesser que j’y ai, que chacun de nous y a sa part. J’appartiens à cette humanité qui accapare les biens reçus du Créateur. Nous ne pouvons pas nous dire purement et simplement innocents du mal que commettent des humains où qu’ils le commettent. Car le petit mal que je commets, la « petite privauté » ou la « petite » facilité que je m’autorise en la jugeant insignifiante ratifient le grand mal commis ailleurs et par quelqu’un d’autre. J’appartiens, nous appartenons, à ce serviteur chargé devant son maître d’une dette immense. Et pourtant, le maitre est prêt à remettre la dette, il suffit de la moindre supplication. Mais il attend en retour une certaine attitude : que je renonce à réclamer toujours et partout mon droit, que je consente moi aussi à donner de l’air à ceux et celles qui m’entourent sans les accabler toujours de mes exigences, que j’élimine de mon âme ce qui la ronge. Nous avons entendu le Sage Ben Sira, le fils de Sira, nous rappeler comme il est important de libérer son cœur de la rancune et comme il est mortifère de laisser la rancune ou l’envie se développer en nous. Notre époque encourage de plus en plus à recourir à la justice pour faire face au mal qui nous est infligé. Il y a de bonnes raisons à cela, il ne faut pas hésiter à le faire, mais une question demeure : quelle place reste-t-il pour le pardon ? Comment, tout en réclamant à la société la justice qu’elle me doit et qu’elle se doit, est-ce que j’approfondis en moi la capacité de pardonner ? Parce que le maître de la parabole nous le montre : lui est prêt à pardonner ; lui croit que l’humanité vaut mieux que ce qu’elle fait ; lui espère que le serviteur pourra réaliser le mal qu’il a commis et s’en détacher et apprendre à vivre autrement. Nous pouvons deviner ce que la parabole ne nous dit pas mais que nous avons la grâce de découvrir toujours mieux : comment le maître peut-il remettre la dette comme si de rien n’était ? Parce que le Fils se tient prêt de lui, parce que le Fils intercède pour le serviteur, parce que le Fils va vers l’humanité pour lui apprendre à sortir de sa colère, de son envie, de son ressentiment, parce que ce Fils-là consent à aller jusqu’à la mort, à verser son sang, pour que son sang précieux, gage de son amour, purifie nos libertés et pour que l’Esprit-Saint trouve demeure en nos cœurs blessés pour les guérir et les renouveler. Nous pouvons espérer apprendre à pardonner parce que nous contemplons le don que le Père nous fait en son Fils, lui qui n’a jamais honte de nos déclarer ses frères ou ses sœurs.

Entendons la belle formule de saint Paul : « Aucun d’entre nous ne vit pour soi-même et aucun ne meurt pour soi-même : si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur, si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur ». L’Apôtre, en fait, réagit à des divisions dans la communauté de Rome. Certains se jugent supérieurs aux autres par la foi ou dans la foi, ils s’estiment meilleurs disciples de Jésus, ils estiment pouvoir ou devoir vivre comme ils vivent, faire ce qu’ils font, sans avoir à se soucier des autres. Alors, saint Paul revient à l’essentiel : être chrétien, ce n’est pas d’abord savoir ceci ou cela, penser que ceci ou que cela ; être chrétien, c’est se laisser prendre par le Christ pour devenir fils ou fille du Père avec lui et accepter d’être donné aux autres comme frère ou comme sœur et de les recevoir comme frères ou comme sœurs. Nous avons à vivre cela, et de plus en plus, frères et sœurs. Notre vie chrétienne ne peut s’appuyer sur des structures fortes, des œuvres prestigieuses ; elle doit de plus en plus se nourrir de ce qu’elle est vraiment : le don que Jésus nous fait de lui-même et qui détermine nos relations les uns aux autres. Voilà où nous pouvons puiser la force de pardonner ; voilà où et comment nous pouvons espérer progresser dans le pardon ; voilà pourquoi nous devons nous exercer, jour après jour, à pardonner les petits agacements de la vie, afin de nous fortifier en vue d’un grand pardon qu’il nous faudra peut-être un jour essayer de donner. Mais toujours nous ne pouvons le faire que parce que Jésus vient à nous et Jésus lui-même nous donne les uns aux autres.

Frères et sœurs, notre projet pastoral diocésain nous appelle à vivre notre condition réelle de fils et de filles du Père, de frères et de sœurs de Jésus. Les chrétiens, les catholiques, ne se définissent plus par les institutions et les œuvres, mais par la fraternité : nous sommes choisis par le Christ Jésus et donnés les uns aux autres. Nous reconnaissons dans ce choix un acte du Dieu qui pardonne à l’humanité et qui travaille à la rendre digne de ce pardon. Puissions-nous nous entraider à nous émerveiller tellement d’être au Seigneur Jésus que nous puissions nous unir à lui dans la trame des jours et des années.

Amen

 [à Signy-l’Abbaye] Frères et sœurs, la puissance du Christ fait de chaque membres de l’humanité un acteur de la miséricorde. Dieu ne se résigne pas à laisser l’humanité s’enfoncer dans le péché, être prisonnière de cet engrenage infernal. Par la puissance du Christ, mort pour nos péchés et ressuscité pour notre vie, il permet que notre modeste travail spirituel à chacun puisse servir à la grande remise de dette à l’humanité entière. Chacun de nos combats s’inscrit dans la totalité du grand combat du Christ, lui le Fils bien-aimé qui intercède pour le serviteur endetté, lui le Fils bien-aimé, qui n’a pas honte de nous reconnaître comme ses frères et ses sœurs. Ce mystère est si grand, il nous dilate tellement chacun à la taille de l’humanité entière. L’orgue exprime cela. Par le souffle qui emplit ses tuyaux et qui monte dans l’instrument avant de jaillir dans le plein-air, l’orgue proclame que nos dimensions intérieures sont beaucoup plus vastes que les dimensions extérieures de notre corps. Plus profondément, dans le Christ, nous sommes en communion active avec tous les hommes et toutes les femmes qui le veulent bien et en qui l’Esprit-Saint, le souffle de Dieu, agit. Puisse l’orgue que nous bénissons en ce jour accompagner vos joies et vos peines, exprimer surtout ce qui habite vos âmes bien au-delà que ce que vous pouvez chacun sentir et traduire en pensées ou en paroles. Puisse-t-il vous donner le goût d’être au Christ Jésus, dans la mort comme dans la vie, mais toujours pour vivre pleinement, puisque, lui, le Seigneur qui raconte la parabole, est celui qui est prêt à se donner lui-même, pour que nous vivions, libérés et nous arrachant de tout esclavage,

Amen.


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