Homélie pour la solennité de saint Remi - L'Eglise Catholique à Reims et dans les Ardennes

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Publié le 5 octobre 2020

Homélie pour la solennité de saint Remi

Homélie pour la solennité de saint Remi, le dimanche 4 octobre 2020, en la basilique Saint-Remi, à Reims.

« Ne soyez pas bouleversés ». Nous recevons, frères et sœurs, cet encouragement du Seigneur lui-même et nous l’entendons aussi de son serviteur, saint Remi, notre père dans la foi.

Sommes-nous bouleversés en cette Saint-Remi 2020 ? Nous sommes en tout cas gênés, empêtrés, dans nos masques, inquiétés par l’épidémie qui se prolonge et par l’incertitude où elle nous met. Certains d’entre nous ont des raisons d’être angoissés pour leur santé ou pour celle de tel ou tel de leurs proches ou pour leur avenir économique et social et celui de leur famille ou de leur entreprise. Notre pays tout entier est embarrassé, ralenti, entravé par les mesures de précaution sanitaire qu’il est nécessaire que l’on nous impose et que nous tâchons de respecter le mieux que nous pouvons. Il l’est comme tous les pays du monde et c’est une des caractéristiques originales du moment que nous vivons : l’universalité de l’épidémie et des mesures de lutte qu’elle exige.

« Bouleversés » est peut-être un mot trop fort pour décrire l’état où nous sommes collectivement : après tout, il n’y a pas de destruction, pas de coupables, pas d’ennemis. Certains meurent comme tout au long des jours, hélas, la douleur de leur mort étant toutefois aggravée par l’isolement que la peur de la contagion a imposé et impose trop souvent encore.

Tout en gardant le sens des proportions, nous pouvons peut-être reconnaître ceci : l’état de crise sanitaire où nous sommes nous paralyse. Nous savons si bien comment fonctionne une épidémie que nous connaissons les mesures à prendre pour éviter toute contagion, et cela nous prive de tout héroïsme. Nous devons être raisonnables, tous collectivement, parce que nous sommes responsables les uns des autres, et cela doit nous réjouir comme un premier degré de la charité à laquelle nous sommes appelés, mais nous courons le risque, collectivement, de nous limiter en toutes nos activités au strict nécessaire, de ne rien entreprendre sans peser toutes les précautions à prendre, de rester finalement immobiles, ne bougeant que pour le strict nécessaire.

« Ne soyez donc pas bouleversés,nous dit Jésus, vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. » Comment le Seigneur justifie-t-il que nous lui fassions confiance ? Quel contenu donne-t-il à la foi qu’il nous demande d’avoir en lui ? « Je pars vous préparer une place. Quand je serai allé vous la préparer, je reviendrai vous prendre avec moi. » Il y a pour nous, pour chacun de nous, qui que nous soyons, où que nous soyons aujourd’hui, où que nous en soyons, une demeure possible dans la maison du Père, une place qui nous attend, un lieu où nous sommes attendus. Ces paroles du Seigneur, cette promesse, nous l’entendons souvent lors de funérailles et il y a bien des raisons à cela. Mais la demeure, la place, dans la maison du Père que Jésus nous promet et qu’il est allé nous préparer, il nous annonce qu’il nous faut nous y rendre : « Je reviendrai vous prendre avec moi ». Il ne parle pas là seulement de la mort, comme si la mort nous faisait faire le voyage de manière instantanée. Il vient nous chercher pour nous prendre avec lui depuis le baptême, depuis même tout ce qui nous a conduits au baptême et, peu à peu, à tout le trajet de notre vie et de notre vie de chrétiens. Il nous faut bouger, avancer, nous déplacer, nous laisser tirer hors de nous-mêmes, hors de nos différentes demeures terrestres, de tous ces lieux où nous sommes tentés parfois de nous attarder, pour aller plus loin, plus haut, plus en avant, vers ce que nous ne connaissons pas et que nous ne pouvons nous donner à nous-mêmes mais qui nous est promis comme étant notre vrai lieu, le lieu de notre plénitude.

Alors, frères et sœurs, que nous soyons ou non « bouleversés » au sens strict, en tout cas, veillons à ne pas nous laisser paralyser. Vous devez, en famille, dans votre métier, avec vos amis ou dans vos différents engagements, renoncer à bien des activités utiles ou réjouissantes, voire nécessaires, parce que vous êtes raisonnables et responsables. Nous avons dû, à l’échelle du diocèse, renoncer d’abord au rassemblement prévu des membres des conseils d’animation locale de nos paroisses et des équipes pastorales et des conseils d’animation missionnaire de nos espaces missionnaires, et ensuite au pèlerinage en commun à travers la ville de Reims et il n’y a rien à regretter : ces annulations, ces renoncements, s’imposaient au nom de notre responsabilité commune à l’égard de tous. Mais il ne suffit pas d’annuler et de renoncer. Puisqu’il semble de plus en plus clair que nous allons devoir vivre avec ces précautions sanitaires un certain temps, plusieurs mois sans doute, quelques-uns disent même, je ne sais à partir de quelle science, pendant un an et demi, en tout cas pendant un temps long, il nous faut inventer les moyens d’être des vivants pendant ce temps et non pas seulement des survivants. Il nous faut trouver les moyens de ne pas nous contenter du strict minimum en termes de prière, de rencontres, d’échanges, de service des autres. Il n’est pas question de transgresser les règles qui nous sont fixées, mais il nous faut chercher, dans la lumière de l’Esprit-Saint, comment les outrepasser, non pas agir contre ces règles ou à côté d’elles, mais dans ces règles et au-delà d’elles, mettre en œuvre la foi, l’espérance et la charité. Nous avons su le faire collectivement pendant les mois de confinement en nous unissant les uns aux autres pour des temps de méditation en commun grâce à la radio et à la vidéo. Ces temps continuent chaque jour sur RCF à 19h10. Nous avons su prendre des nouvelles les uns des autres et créer des chaînes de prière. Nous avons su rendre à nos voisins les services nécessaires ou accepter que des voisins nous apportent ce qu’il n’était pas sage que nous allions le chercher nous-mêmes… Nous devons, je crois, frères et sœurs, privilégier la célébration eucharistique lorsqu’il nous est possible de nous y rendre, parce que là les règles sanitaires sont faciles à respecter, les protocoles sont bien en place, mais il nous faut, pour les mois qui viennent, imaginer des moyens anciens et nouveaux de catéchèse, de rencontres pour nous initier mutuellement à un sacrement, de préparation spirituelle et sacramentelle à tel moment de l’année liturgique. Nous pouvons et nous devons en tout cas veiller à ce que les précautions sanitaires ne deviennent pas autour de nous comme les bandelettes qui enveloppaient Lazare dans son tombeau, qu’elles ne nous enferment pas dans nos demeures terrestres, mais qu’elles nous stimulent au contraire pour aller puiser dans nos cœurs la foi, l’espérance et la charité, pour aller vers le Père avec le Seigneur Jésus, pour nous laisser prendre avec lui et par conséquent avec les autres.

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C’est que, pour avancer avec Jésus, nous savons le chemin. Pour vivre pleinement, il y a un chemin à parcourir et ce chemin, nous le connaissons : « Moi, je suis le chemin, la vérité et la vie : personne ne va vers le Père sans passer par moi. » La Saint-Remi 2020 n’est pas marquée seulement par la crise sanitaire. Plaise à Dieu qu’elle ne soit pas marquée dans notre souvenir surtout par cette crise. Car, ce matin, le pape François a signé sa nouvelle encyclique : « Tutti fratelli », « Tous frères », selon un mot de saint François d’Assise que l’Église fête en ce jour. Nous, chrétiens, sommes des frères et des sœurs les uns pour les autres ; nous, chrétiens, sommes pour tous les humains le signe que tous sont appelés à être des frères et des sœurs. Comment se caractérisent ces frères et ces sœurs ? Nous marchons vers le Père, vers l’unique Père de tous, vers Celui qui aspire à être reconnu comme Père par tous et par chacun et il n’y a pour aller à lui qu’un seul chemin, Jésus : « Personne ne va vers le Père sans passer par moi ». Car, en Jésus, les humains découvrent qu’ils sont aimés par un Père unique, qui aime chacun, quel qu’il soit, et aspire à en être aimé, et qu’ils peuvent être ou devraient être les uns pour les autres, librement, des frères et des sœurs, tous venant du seul Père et tous allant vers lui.

Les humains et pas davantage le cosmos ne sont là par hasard ; notre capacité de connaître, de comprendre, de nous émerveiller, de construire, d’imaginer, n’est pas seulement le résultat de processus biochimiques complexes qui se seraient réalisés alors même qu’ils étaient improbables. Nous sommes voulus, attendus, espérés. Vivre n’est pas survivre, mais avancer de la vie à la vie en plénitude, en suivant de près ou de loin l’unique chemin possible : celui du don de soi pour que les autres vivent.

Frères et sœurs, rassemblés ce soir autour des reliques de saint Remi, de ses restes mortels qui nous assurent qu’il est vivant dans la plénitude de Dieu et qui nous font attendre le corps glorieux dans le Corps du Christ Jésus, nous pouvons nous poser, dans le secret de nos cœurs, la question que l’épidémie rapproche de nous tous et que le confinement nous a posée déjà avec une certaine force : qu’est-ce qui me fait vivre, qu’est-ce qui me rend vivant, qu’est-ce qui fait que je suis un vivant et non pas un mort ? Mon métier, mais à quelles conditions ? Les dîners chez des amis ou les spectacles auxquels j’assiste, mais est-ce le cas toujours ? L’alcool, la drogue, l’excitation sexuelle, ou la rencontre, le partage, le service ? Ma famille, mais pourquoi ? Le sport ou l’art, mais jusqu’à quel point ? Ma foi dans le Christ mort pour moi et ressuscité pour que je vive, mais au nom de quoi et comment ? L’épidémie, en rapprochant de nous tous la maladie et la mort, et le confinement, en nous privant de bien des activités, nous ont obligés à affronter cette question : où est-ce que je puise la lumière et l’énergie qui me rendent vivant en vérité, porteur de vie pour les autres et pour moi ? Peut-être la question doit-elle se formuler autrement encore : quel est le chemin que je parcours, me conduit-il à la vérité et à la vie ?

Jésus, vous l’avez remarqué, ne nous décrit pas un chemin tout fait. Il se présente comme le chemin. Vivre, c’est le suivre. Vivre, c’est répondre à son appel, à ses appels successifs qui en forment un seul au total : « Va vers le Père ». Vivre ne consiste pas à correspondre à une image de soi, à s’épanouir personnellement, à réaliser ce que je porte en moi, mais, à travers tout cela, au-delà de tout cela, à répondre à un appel personnel, qui m’est adressé à moi pour que je me mette en marche vers la place qui m’est préparée à moi, dans la maison du Père. Toutefois, ce chemin qu’est Jésus, nous pouvons le décrire d’un mot : il consiste à se faire le frère ou la sœur de tous, à accepter de l’être d’abord, à le devenir ensuite. Les frères et les sœurs ne se choisissent pas, la fraternité ne se décrète pas, mais il n’y a rien de plus beau, de plus dilatant, de plus porteur de joie que de se sentir, soudain, au bout d’un chemin, frères, frères et sœurs, en vérité, plus unis, plus un, plus proches les uns des autres, plus sensibles les uns aux autres, que nous ne le savions et que nous ne pouvons le dire.

Voilà pourquoi, frères et sœurs, le christianisme n’est pas qu’une religion de l’intériorité ; voilà pourquoi nous ne pouvons pas n’être ensemble que virtuellement, voilà pourquoi nous avons besoin de nous retrouver les uns avec les autres, les uns près des autres, dans un même lieu, tournés ensemble vers le même Père, nous laissant prendre par le même Seigneur Jésus : pour que la surprise puisse advenir que nous nous sentions frères et sœurs, au plus intime de la fibre de notre chair. Nous avons besoin pour cela d’éprouver que les autres respirent autour de nous, de les entendre parler ou chanter ou écouter avec nous, d’être rejoints par leur présence physique. De tels moments ne peuvent être que fugaces, mais ils sont les moments les plus réels de nos vies. L’Apôtre saint Paul en a fait sa prière pour nous, et ne doutons pas que saint Remi, ce soir, s’unisse à l’Apôtre : « Que le Seigneur vous donne, entre vous et à l’égard de tous les hommes, un amour de plus en plus intense et débordant, comme celui que nous avons pour vous. Et qu’ainsi, – ainsi, c’est-à-dire par l’amour intense et débordant pour tous-, il vous établisse fermement dans une sainteté sans reproche devant Dieu notre Père. »

 Vous lirez, nous lirons, nous étudierons, l’encyclique du Pape, frères et sœurs, mais déjà nous le comprenons : être chrétien, marcher sur le chemin du Christ vers la maison du Père, c’est vivre fraternellement. Cette fraternité n’est pas une politesse, une civilité, toujours souhaitable bien sûr ; c’est « un amour de plus en plus intense et débordant », un amour qui connaisse de moins en moins de limites ou de barrières. Notre projet diocésain nous appelle tous à constituer des « fraternités de proximité » : ce n’est pas un produit de substitution pour les paroisses que nous ne parvenons plus à faire vivre ; c’est un appel à avancer ensemble sur le chemin du Christ, pour y devenir en vérité des vivants. L’épidémie et les précautions sanitaires ne doivent pas nous en priver. Que l’Esprit suscite en nous l’imagination créatrice nécessaire !

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Nous aurions dû, frères et sœurs, célébrer cette Saint-Remi sous la présidence de Mgr Paul-Abel Mamba, évêque de Ziguinchor, au Sénégal. Il est l’évêque des PP. Olivier Coly et Jacques-Aimé Sagna. Son diocèse et le nôtre travaillent à établir un partenariat. Nous espérions le signer ce soir. L’épidémie nous en empêche. Ce n’est que partie remise. Bien sûr, frères et sœurs, nous avons besoin de trouver l’aide de prêtres venus d’autres diocèses ou d’autres pays. Nous en bénéficions déjà et je veux ce soir les remercier tous.

Je voudrais aussi remercier en votre nom les religieux et les religieuses de notre diocèse, les moines et moniales comme les religieuses et religieux de vie apostolique. Certaines moniales sont issues de notre diocèse ou de notre région, mais la grande majorité viennent d’autres parties de notre pays ou du monde. Il y a huit siècles les Clarisses, sœurs de sainte Claire et de saint François, sont venues ici à Reims, apporter la voie nouvelle et ancienne qui venait d’être ouverte vers le Christ. Je salue spécialement les Sœurs du Très-Saint-Sauveur qui ont ajouté deux sœurs aux deux qui sont avec nous depuis quelques années, les Sœurs de l’Annonciation de Bobo-Dioulasso qui célèbreront bientôt les dix ans de leur présence parmi nous, même si les festivités de rigueur attendront que nous puissions les vivre sans contrainte, les Sœurs Amantes de la Croix de Go Vap qui sont arrivées en janvier à Aÿ.

Nous avons besoin d’aide et nous sommes reconnaissants à ceux et à celles qui veulent bien nous en apporter. Mais entendons encore le Seigneur : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ! Celui qui m’a vu a vu le Père. » Ne pensons pas, frères et sœurs, parce que nous sommes un pays de vieille chrétienté, parce que, depuis saint Sixte et saint Sinice et saint Nicaise et saint Remi, la foi a été enracinée dans notre terre par le sang des martyrs, parce que nous sommes allés au catéchisme et avons été fidèles à la messe dominicale, ne pensons pas que le Seigneur ne pourrait pas nous dire à nous : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas ! ». Oui, nous avons besoin de prêtres venus d’autres diocèses pour que les lieux eucharistiques dans notre diocèse soient rapprochés de chacun de vous ; oui, nous avons besoin de prêtres et de religieux et de religieuses venus d’autres parties de notre pays et du monde pour que la présence du Christ soit plus accessible à beaucoup ; oui, nous nous réjouissons que des hommes se préparent au diaconat permanent, accompagnés dans cette aventure à la suite du Christ par leur épouse et leurs enfants, mais, même lorsque notre Séminaire sera plein, lorsque les diacres permanents seront répartis dans tout le diocèse, lorsque les religieux et les religieuses abonderont, nous aurons besoin que d’autres, venus d’autres parties du monde, nous montrent le Père et nous aident à connaître le Christ. Nous aurons besoin de voir quelques-uns venir de loin pour « courir sur les montagnes » chez nous, en messagers de la bonne nouvelle, venant nous dire, dire à notre cité sainte : « Il est roi, ton Dieu ». Car jamais le Christ Jésus n’est simplement notre Christ à nous, toujours il est celui qui vient des nombreuses demeures de la maison du Père pour venir nous y conduire avec beaucoup d’autres ; jamais le Père n’est simplement notre Père à nous qui sommes ici, mais toujours il est le Père de ceux d’ailleurs et de ceux et celles qui ne sont pas encore arrivés au bout du chemin. Jamais la fraternité chrétienne ne peut être seulement le confort de ceux et celles qui sont là depuis longtemps, et qui sont là avec Jésus, mais toujours elle s’ouvre à celui ou à celle qui a vu le Christ ailleurs et autrement dans la joie de chanter avec eux le « chant nouveau » des « merveilles de Dieu ».

Frères et sœurs, l’immense lustre de cette basilique évoque la Jérusalem céleste, la maison où chacun peut trouver une place qui soit sa demeure, le lieu de sa joie pour toujours. Que cette Saint-Remi 2020 nous console d’être en crise sanitaire et renouvelle l’énergie de notre foi, de notre espérance et de notre charité ; qu’elle nous aide à entrer résolument dans la fraternité avec tous vécue concrètement ; qu’elle nous ouvre à la joie de partager le Christ avec beaucoup d’autres et de le recevoir d’eux aussi,

                                                                                                                    Amen.


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