Homélie pour la Messe chrismale - L'Eglise Catholique à Reims et dans les Ardennes

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Homélie pour la Messe chrismale

Homélie pour la Messe chrismale, mardi 30 mars 2021, Mardi-Saint, en la cathédrale Notre-Dame de Reims, à 10h.

La Messe chrismale nous tourne tous d’un seul cœur vers Jésus. Toute Messe sans doute, me direz-vous, puisque toute Messe est avant tout l’acte du Christ et celui qu’il donne à son Église de faire avec lui, mais la Messe chrismale plus que toute autre puisqu’elle regroupe l’évêque, les prêtres, les diacres et les fidèles de tout le diocèse, de toute l’Église particulière, pour célébrer l’unique source de tout ce que nous sommes, le Seigneur Jésus. Il est le Messie d’Israël, – Messie, en hébreu, c’est Christ en grec -, qui communique à tous par débordement l’Esprit-Saint dont il est rempli. Le voyant de l’Apocalypse nous associe à sa contemplation de Celui qui se donne à voir à lui : « A Lui qui nous aime, qui nous a délivrés de nos péchés par son sang, qui a fait de nous un royaume et des prêtres pour son Dieu et Père ».

« A lui qui nous aime » : voici le grand motif de tout ce qui nous arrive, voici le grand motif de ce qui nous réunit : « A lui qui nous aime… La gloire et la souveraineté pour les siècles des siècles. Amen. » Lui, Jésus nous aime. Lui nous aime, nous qui sommes ici, celles et ceux que nous représentons, celles et ceux qui ont reçu la grâce de le connaître et de le reconnaître, de se laisser toucher par son amour, mais aussi celles et ceux qui ne le connaissent pas encore. La bonne nouvelle est que la gloire et la souveraineté appartiennent à celui-là qui nous aime. Son amour se manifeste en e qu’il « a fait de nous un royaume et des prêtres pour son Dieu et Père » : Lui nous rend capables de vivre notre condition humaine pour la gloire du Père, en reconnaissant qu’un don nous est fait, qu’une Bonté nous a comblés, bonté dont nous pouvons devenir les porteurs, les relais, en ce monde.

Mais le premier signe de l’amour de Celui que nous contemplons qui nous ait donné par l’Apocalypse de saint Jean est qu’« il nous a délivrés de nos péchés par son sang ». Nous avons à regarder cela en face : nous sommes des pécheurs. Ce n’est pas seulement que nous fassions mal, – ce pourrait être de la maladresse -, ni que nous fassions le mal, – il y a à cela des explications diverses, nous sommes conditionnés de bien des manières, nous n’avons pas vu toutes les implications de nos actes… – mais nous faisons le mal parce que nous nous détournons de Dieu, nous n’avons pas foi en lui, nous ne faisons pas confiance en sa bonté, ou bien nous essayons de capter pour nous ce qu’il nous a donné pour le bien des autres. Il y a en nous une sclérose, une incurvation intérieure, qui se traduit dans des actes multiples, certains graves, d’autres plus anodins en apparence, mais qui tous trahissent la force de refus qui nous habite et qui nous ronge. Même lorsque nous voulons faire le bien et faire du bien à quelqu’un, il nous arrive de blesser, d’importuner… Nous attribuons cela au frottement des tempéraments, à la difficulté de s’ajuster entre êtres humains fatalement différents, mais nous devons reconnaître que ce fait révèle aussi chez nous une volonté de puissance, un besoin de domination, pas vraiment maîtrisées, une attention à autrui encore trop superficielle, et plus radicalement un ressentiment plus ou moins caché contre Dieu. Et, pourtant, des pécheurs que nous sommes, Jésus fait « un royaume et des prêtres pour son Dieu et Père ».

Il me semble, frères et sœurs, que notre époque sait mieux que d’autres que rien de ce que nous faisons n’est absolument pur. Nous découvrons partout, dans tous les domaines de la vie, une violence affreuse que nous ne voyions pas jusqu’ici peut-être parce que nous n’osions pas la regarder. Les violences entre les peuples ne diminuent pas et nous sentons bien que nous y avons notre part, même lorsque les intérêts directs de notre pays ne sont pas en jeu. Plus près de nous, les violences entre hommes et femmes, dans les couples mais aussi dans les relations moins engageantes, sont plus nombreuses qu’on ne le pensait. Les violences, notamment sexuelles, commises sur des enfants dépassent en nombre l’imagination. Nous avons dû reconnaître que de tels faits avaient été commis par des prêtres et qu’ils n’avaient pas été pris assez sérieusement, assez rigoureusement en charge. Mais nous découvrons aujourd’hui que de telles violences, – et ces gestes sont violents même lorsqu’ils ne paraissent pas brutaux -, existent aussi entre membres d’une même famille. Dans cette lumière redoutable, nous sommes obligés de reconnaître tous que nous pouvons participer à un tel climat par des paroles ou des réactions à l’égard des uns ou des autres que nous nous permettons sans penser à mal peut-être alors qu’elles relèvent de la même logique porteuse de mort. Dans nos familles ou nos relations sociales, il nous arrive de faire à la place d’un autre, le privant de ce qui lui revenait, de juger tel ou tel comportement, d’entretenir du ressentiment ou de la méfiance. La vie de nos communautés, nous le savons bien, est faite de jalousies et de conflits de pouvoir, dont beaucoup sont risibles tout en étant néanmoins la trace d’un mal plus profond. Nous-mêmes, prêtres et diacres ou évêques, nous voulons le bien de tous, mais il nous arrive de l’imposer, de ne pas écouter jusqu’au bout, de prêter plus d’attention à ceux et celles qui nous confortent dans nos positions et nos choix qu’à ceux et celles qui expriment d’autres attentes, il peut nous échapper des paroles et des gestes méprisants ou à tout le moins trop rapides. Moins que jamais, frères et sœurs, nous ne pouvons minimiser notre péché. Jésus est mort pour cela. Il en a été transpercé, nous dit l’Apocalypse, et notre grâce, notre privilège, est de le voir, lui, de pouvoir le contempler dans le mystère de sa Croix.

Car tel est le grand mystère que nous allons célébrer en ces jours qui viennent et dont nous allons vivre en cette messe : lui nous aime, lui que nous avons transpercé, ne répugne pas à nous aimer ; de nous, des pécheurs que nous sommes, il vient faire « un royaume et des prêtres pour son Dieu et Père », lui nous promet qu’il a acquis la puissance de nous tirer hors de l’esclavage, de l’enchaînement fatal du péché, pour que nous soyons à jamais ce que le prophète Isaïe décrit comme « la descendance bénie du Seigneur ». Car le prophète et le voyant de l’Apocalypse se rejoignent pour nous faire entendre cette nouvelle : le Messie d’Israël vient pour faire de nous tous des messies pour les autres. Celui qui est plein de l’Esprit de Dieu, qui est consacré pour « annoncer la bonne nouvelle aux humbles », pour « guérir ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs leur délivrance, aux prisonniers leur libération, proclamer une année de bienfaits accordée par le Seigneur », celui-là vient pour que nous, nous soyons « appelés ‘’Prêtres du Seigneur’’ », pour qu’on nous dise « Servants de notre Dieu », pour qu’on puisse reconnaître en nous « la descendance bénie du Seigneur ».

Nos sociétés occidentales, à tout le moins, sont des corps fatigués. L’épidémie qui nous oblige à tant de précautions en est un signe et un signal. Notre Église est un corps fatigué, notre Église diocésaine et notre Église universelle, un corps fatigué, meurtri aussi de constater le mal qui a pu sortir de certains de ses membres, quand nous aurions aimé le croire tout entier bienfaisant. Les huiles que nous allons bénir, le saint-chrême que nous allons consacrer, ont ce but : nous réconforter, nous fortifier, mais avec douceur, en nous pénétrant peu à peu, pour que nous menions le bon combat contre le péché, pour que nous ne nous laissions pas entraîner par le désespoir et la tristesse, pour que nous osions choisir ce qui nous fera ressembler à Dieu, le Père plein de bonté, qui veut la libération de tous ses enfants. Lui, Jésus, nous a délivrés de nos péchés par son sang, non en ce qu’il nous aurait rendu impeccables, non en ce que nous ne pourrions plus pécher, mais en ce qu’il soulève le poids du péché pour que nous puissions apprendre à agir autrement. Notre combat contre le péché, notre apprentissage d’une vie par delà le péché est une histoire infiniment belle, infiniment redoutable. Au milieu de ce monde, nous sommes celles et ceux qui ne se résignent pas à ce que le péché habite en eux. Nous menons ce combat avec persévérance, non sous l’horizon de la condamnation mais sous celui du pardon, mais dans ce pardon nous puisons la force, l’audace, l’énergie, pour nous détacher toujours du péché, pour inscrire en nous, patiemment, inlassablement, une autre logique, celle du « Premier-Né des morts », du « Prince des rois de la terre », de celui qui, en tout aujourd’hui accomplit la grande nouvelle de la promesse du Père. Malgré tout, lui nous prend avec lui, lui nous consacre, lui nous donne part déjà à sa résurrection, les huiles en sont le gage.

La lettre que nous, évêques de France, avons écrite pour tous les fidèles catholiques sur ce que nous avons constaté de violences et d’agressions et d’abus de tous ordres dans l’Église, participe à ce combat. Elle veut servir à l’onction que le Seigneur ne se lasse pas de répandre sur son Corps et ses membres. Le soin commence par des constats rigoureux. Mais le plus important, frères et sœurs, est que nous nous engagions tous dans plus de bienveillance, plus de vigilance, plus de sens de service, et aussi plus de renoncement à nous-mêmes. C’est surtout que nous comprenions que le péché en nous n’est pas une imperfection mais un refus. A ce refus, le Dieu vivant oppose la vision du Messie crucifié, du Christ transpercé qui nous livre l’Esprit-Saint comme l’eau jaillissante et comme l’huile réconfortante. Osons le croire : au milieu de notre humanité blessée et endurcie, Dieu fait de nous « un royaume et des prêtres », non parce que nous serions parfaits mais pour témoigner que lui, Dieu, a la ressource de tirer le moindre de nos actes de conversion vers la plénitude de la vie et que malgré le mal toujours présent, la vie de l’humanité vaut la peine, qu’au bout de tout la joie l’emportera, que la puissance du Ressuscité s’exerce au cœur de ce chaos apparent. Toute célébration d’un sacrement, tout moment de fraternité, tout service du pauvre que nous vivons dans nos familles, nos communautés paroissiales ou religieuses, anticipe la victoire du Ressuscité, déjà ici-bas. Au milieu de vous, nous, évêques, prêtres et diacres, avec nos limites, nos faiblesses et notre péché, sommes, le signe et la garantie que le Christ nous aime et ne cesse de travailler à nous transformer, de nous tirer vers la vie. Nous engageons notre vie, jusque dans notre chair, pour cela.

N’ayons pas peur de constater notre péché, n’ayons pas peur de voir le « péché du monde », n’ayons pas honte d’avoir besoin de la grâce du Christ, n’entretenons aucune complaisance avec le péché si minime soit-il et soyons heureux, frères et sœurs, de célébrer le Christ, le Messie transpercé et à jamais vivant : Il met sur nous le diadème au lieu de la cendre, il répand sur nous malgré tout l’huile de joie, il nous revêt de l’habit de fête, pour toujours,

                                                                                                                              Amen.


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