Homélie du 22 janvier 2020 à l'occasion de la St Vincent - L'Eglise Catholique à Reims et dans les Ardennes

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Homélie du 22 janvier 2020 à l’occasion de la St Vincent

Homélie pour la fête de saint Vincent, patron des vignerons, le mercredi 22 janvier 2020, en l’abbatiale Saint-Pierre d’Hautvillers.

Si j’ai bien compris, le samedi qui précède la fête de saint Vincent, le Comité interprofessionnel annonce le résultat des vendanges et des ventes de l’année. Cette parole, vous l’attendez, même si vous êtes le plus souvent capables de l’anticiper. Elle vous permet de vous mettre tous au même diapason, elle aide chacun à situer ses propres résultats pour s’en réjouir ou s’en étonner et surtout pour tâcher de remédier à ce qui mériterait d’être rectifié ou pour confirmer les décisions, les choix, les pratiques qui ont été bénéfiques. Ainsi, une parole, en l’occurrence quelques chiffres, rejoint-elle une attente profonde en chacun ou chacune de vous et produit-elle de l’effet, à la fois en sensations et en actions.

Qu’en est-il de la parole du Royaume ? Qu’en est-il des paroles de Jésus qui ont pu retentir à nos oreilles ? Qu’ont-elles rejoint en nous, que peuvent-elles rejoindre en nous et quels effets peuvent-elles produire dans le fond de notre cœur, dans le lieu secret où s’élaborent nos pensées et nos actes, et en quoi peuvent-elles déterminer nos vies concrètes ? Prenons quelques exemples : « Vous avez appris qu’il a été dit : ‘’Tu ne commettras pas de meurtre’’… Eh bien, moi, je vous dis : ‘’Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement’’ » ; « Je ne te dis pas de pardonner jusqu’à 7 fois, mais jusqu’à 77 fois 7 fois » ; « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » ; « Il y a plus de joie à donner qu’à recevoir »,… la parabole de Jésus que nous venons d’entendre nous invite à nous demander ce que nous avons fait de ces paroles et ce qu’elles ont produit en nous. Sommes-nous prêts, frères et sœurs, à les laisser retentir en nous, descendre en nous, venir nous tirer de nos routines ou de nos réactions spontanées pour nous conduire vers d’autres pensées et d’autres gestes ?

Nous sommes rassemblés pour fêter saint Vincent. Vous le savez certainement : Vincent était un chrétien en Espagne, diacre de son Église, au moment où l’empereur Dioclétien a ordonné de mettre les chrétiens à l’épreuve. Lui, Vincent, malgré les supplices, n’a pas cédé. Nous ne célébrons pas Bacchus, nous ne célébrons pas la renaissance cyclique de la nature, après l’hiver et en vue du printemps ; nous célébrons une personne, un être humain qui avait mis sa foi dans le Christ Jésus, le maître de la vie, celui-là seul qui nous fait entrer dans la vie éternelle, celui-là seul qui nous promet que chacun de nous est fait pour vivre pour toujours et que cela peut être bon et réjouissant pour tous. Un saint n’est pas un fanatique. Est saint celui qui laisse la parole de Jésus descendre en lui, y prendre racine et y produire des fruits. En célébrant saint Vincent comme patron des vignerons, nous célébrons quelqu’un qui a su renoncer à tout et même à la vie, non parce qu’il voulait avoir raison contre tous mais parce qu’il avait compris que nous ne sommes pas des vivants à cause des biens que nous possédons ou des honneurs qu’on nous accorde ou des plaisirs que nous goûtons, mais que nous sommes vivants grâce à ce que nous donnons de nous-mêmes aux autres, pour qu’ils vivent davantage.

En première lecture, nous avons entendu une des grandes prophéties d’Isaïe. Lorsque nous nous sommes retrouvés, une dizaine d’entre vous, mercredi dernier, pour préparer cette célébration, vous vous interrogiez sur le sens de cette prophétie : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines ». Le prophète annonce une naissance dans la famille du roi, dans la descendance de David, fils de Jessé, mais nous comprenons facilement qu’il n’annonce pas seulement la succession des générations, un roi de plus dans la ligne des rois du petit peuple d’Israël : tout ne ferait que recommencer. On peut avoir un jour un « bon » roi, un « bon » chef, mais le restera-t-il à travers les années, un jour ne viendra-t-il pas où il sera trop occupé du passé et pas assez de l’avenir… Le prophète annonce que quelqu’un va sortir de la descendance de David, quelqu’un qui sera si plein de l’Esprit de Dieu qu’il pourra le communiquer aux autres et que les êtres humains vivront dans la paix entre eux et avec les animaux, non pas une pause temporaire mais une vie de communion entièrement transformée. Les chrétiens ont reconnu en ce rejeton inattendu, que l’on n’espérait plus, Jésus de Nazareth, descendant de David par Joseph à qui il est confié. En lui, le bois mort de la croix devient l’arbre de vie d’où jaillissent le sang et l’eau. Mais il y a plus encore. Vous savez mieux que moi ce qu’est une souche et comment, un jour, elle repart, elle reverdit… Et qu’en est-il de nous-mêmes, qu’en est-il de ce que nous appelons notre âme ? Comment prenons-nous soin de notre intériorité ? Car nous sommes, vous êtes, le rameau de la souche de Jessé. Les vignes, frères et sœurs, que vous cultivez, nous montrent une vérité certaine de notre vie à chacun. Elles en sont comme une parabole. Dieu veut que nous portions du fruit, pas seulement que nos vignes en portent mais nous-mêmes. Il veut que nos vies puissent donner de la joie à beaucoup, comme le fait votre vin, que le jour venu nos vies à tous puissent être assemblées dans la communion éternelle et être toutes pour chacun une source intarissable de joie.

 Par quelles paroles et par quelles images laissons-nous notre cœur, le lieu profond de nos pensées et de nos décisions, être occupé ? Des paroles ou des pensées de colère ou de pardon, d’envie et de désir de posséder ou de partage et d’attention aux autres, des paroles de revendication, parfois nécessaires – trop souvent nécessaires ! – ou au contraire des paroles de confiance, de temps laissé au temps, de certitude que celui qui conclut tout est le Dieu de justice ? Beaucoup d’entre vous ont entendu les paroles de Jésus, les paroles du Royaume, il y a plus ou moins longtemps. Mais les soucis du temps présent laissent-ils à ces paroles une chance de retentir une fois de plus dans leurs profondeurs intérieures ? La recherche des plaisirs de la vie, recherche toute légitime, ouvre-t-elle nos cœurs à la joie de partager, de donner du temps et un peu de ce que nous avons à celles et ceux qui ont moins ou qui n’ont presque rien ? L’inquiétude de demain nous obnubile-t-elle ou trouvons-nous encore un peu d’énergie pour nous intéresser à tel ou tel autre, pour tâcher de lui procurer de la joie, pour veiller sur lui ou sur elle, pour lui apporter non pas tant une aide que notre présence. Le thème proposé pour cette Saint-Vincent est simple et essentiel : il ne suffit pas d’être ensemble, encore faut-il être les uns avec les autres. Nous rendre présents les uns aux autres suppose, frères et sœur, un certain décentrement de soi. Le Christ Jésus nous y encourage ; mieux encore, il nous fait don de son décentrement total, lui qui est venu pour que nous soyons ses frères et ses sœurs.

Depuis des décennies, vous célébrez la fête de saint Vincent dans l’action de grâce parce que vos vendanges sont bonnes. Jadis, on eût vu dans tant d’abondance du fruit de votre travail une bénédiction de Dieu. Il vous fait la grâce de vivre dans une certaine sécurité, sans avoir à trop vous soucier du lendemain. Vous avez les yeux assez ouverts pour savoir que c’est un grand privilège en ce monde. Comment faites-vous fructifier ce don de Dieu, non pas en termes de placements ou d’assurances-vies mais dans votre capacité à apporter de la paix, de l’espérance, du partage là où vous êtes, pas seulement parce que cela est juste et bon, mais aussi parce que vous-mêmes reconnaissez volontiers bénéficier d’un don de la part de Dieu qui dépasse tout ce que vous méritez et qui vous entraîne à sa suite. Le pain et le vin que nous allons bénir dans un instant annoncent le pain vivant que le Seigneur nous donne dans son Eucharistie et le sang qu’il a versé pour que nous ayons la vie, malgré le mal subi ou commis. Puisse la joie de cette fête vous encourager tous à recevoir au fond de vous-mêmes les paroles du Royaume et à les laisser fructifier avec autant de générosité que la terre et le ciel en mettent pour répondre à vos travaux,

                                                                                                                     Amen.
Mgr Éric de Moulins-Beaufort


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