Homélie du 2 août 2020, en l’abbatiale Saint-Pierre de Saint-Pierre-sur-Dives - L'Eglise Catholique à Reims et dans les Ardennes

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Publié le 4 août 2020

Homélie du 2 août 2020, en l’abbatiale Saint-Pierre de Saint-Pierre-sur-Dives

Les deux dimanches précédents, frères et sœurs, nous avons entendu Jésus nous proposer les paraboles du Royaume. Les paraboles ne se réduisent pas à un message ; chacune mérite d’être méditée pour elle-même ; elles sont faites pour provoquer en chacun de nous des réactions différentes, mais l’on peut dire, de manière globale, que ces paraboles nous assurent que le Royaume de Dieu est là, qu’il agit, qu’il s’approche, alors même que le monde où nous vivons et nos existences restent mêlées de bien et de mal, de mauvais et de bon. Jésus vient, et le monde n’en devient pas parfait pour autant, malgré nos rêves, et pourtant quelque chose de nouveau, d’inattendu, se prépare, mûrit, grandit, qui souvent échappe à nos regards. Dans le récit de saint Matthieu, à peine Jésus quitte-t-il le bord de la mer de Tibériade où il a prononcé les paraboles qu’il se heurte à une double incompréhension. Celle des habitants de Nazareth, qui ne comprennent pas de quel droit l’un des leurs vient les appeler à transformer leur manière de vivre ; celle, indirecte, d’Hérode, le fils d’Hérode le Grand, qui le confond avec Jean-Baptiste qu’il a fait décapiter. Toujours, il nous est dur de constater que d’autres qui nous sont proches, à qui nous ressemblons de bien des manières, vivent légèrement différemment de nous, d’une manière qui pourrait nous inspirer et nous amener à renoncer à certaines attitudes ou à certaines habitudes. Toujours aussi, il est difficile au politique d’accepter qu’il n’a pas la solution à tous les problèmes et que la vraie solution se trouve dans la conversion. Le politique peut manier le glaive, il ne peut exiger l’amour ; il peut durcir ou relâcher les lois, il ne peut guère en fait y faire adhérer par le cœur. Il y faut un autre sentiment d’appartenance, une autre conviction, celle qui fait défaut aujourd’hui, à bien des égards, dans un pays comme le nôtre, comme dans tous les pays occidentaux.

Face à cette double incompréhension, comment réagit Jésus ? Nous l’avons entendu : en se retirant au désert mais aussi en répondant à l’attente de la foule qui le précède ou le suit. Surtout, en inventant un geste nouveau, très simple, qui est une manière de donner davantage. Il ne se contente pas de paroles, il ne se contente pas de guérisons qui peuvent passer pour miraculeuses. Le soir venu, sollicité par ses disciples, il nourrit la foule, il lui donne de quoi refaire ses forces suffisamment, il le donne même avec une certaine abondance : douze couffins en surplus. Tout à la fois, il ne fait que répondre aux événements : la foule l’a rejoint là où il pensait y échapper ; il se fait tard ; ses disciples s’inquiètent pour les autres, et, cependant, il prend l’initiative. Au lieu de la solution de bon sens que proposent ses disciples : renvoyer la foule, qu’elle se débrouille pour se nourrir, Jésus appelle les siens à donner ce qu’ils n’ont pas ou pas encore : « Donnez-leur vous-mêmes à manger », et il les rend capables de le faire. Ce que nous appelons la « multiplication des pains » est une parabole en acte : un geste d’une ampleur que nous n’aurons jamais fini de scruter. Il faut à sa lumière relire ce que nous appelons l’Ancien Testament, en particulier les plaintes des Israélites qui avaient faim et soif au désert et la manne donnée par Dieu chaque matin, et regarder notre vie eucharistique, mais aussi le dernier repas de Jésus avec ses disciples et ce qu’il a fait ce soir-là. Mais, frères et sœurs, puisqu’il paraît que vous appréciez davantage les homélies pas trop longues, permettez-moi d’affirmer trois choses et de poser trois questions.

  • 1. Par le geste du pain et des poissons distribués, Jésus prépare le don qu’il va faire de lui-même. Il ne vient pas résoudre les problèmes des hommes, il ne vient pas rendre la vie terrestre plus facile de soi. Il vient nous révéler que nous sommes aimés de Dieu, que même les plus cabossés, les plus abîmés sont aimés, que même les moins heureux sur cette terre, le sont aussi, et il nous montre cet amour en se donnant lui-même à chacun par ce geste très discret, très modeste, mais tellement expressif, du pain et des poissons distribués pour refaire, un moment, les forces de chacun et de chacune. Pour reprendre les termes d’Isaïe : il peut se faire que nous n’ayons pas grand-chose à faire valoir devant Dieu (« pas d’argent » pour acheter le vin et le lait), et pourtant, Dieu veut s’approcher de nous encore davantage, selon ce que symbolisent le pain et le poisson tendus. Devant le Seigneur Jésus, frères et sœurs, nous demandons-nous ce qu’il nous apporte, ou nous émerveillons-nous d’être aimés par Dieu et nous réjouissons-nous d’être appelés à répondre à cet amour par notre amour ?
  • 2. Par ce geste, il prépare ce qu’il remettra à ses apôtres à la veille de sa Passion, l’Eucharistie, son action de grâce au Père, par laquelle il transforme le repas pascal des Juifs en un geste d’offrande et de louange toujours accessible à tous, facile à mettre en œuvre, purement pacifique, où aucun sang n’est versé, sinon le sien qu’il s’apprête à verser jusqu’au bout sur la croix, par amour pour nous. Vivons-nous l’Eucharistie, lorsque nous y participons, comme un ensemble de gestes et de paroles plus ou moins compréhensibles, à peu près toujours les mêmes, par lesquels nous honorons Dieu et le Seigneur Jésus, ou vivons-nous l’Eucharistie comme le moyen qu’a trouvé Jésus de nous manifester l’amour toujours en surcroît de Dieu pour notre humanité qui lui résiste toujours et acceptons-nous qu’il nous entraîne à aimer toujours mieux, toujours avec persévérance, sans nous lasser, sans nous laisser décourager, et qu’il nous nourrisse intérieurement de sa parole et de son pain vivant qui est lui-même pour cela ?
  • 3. Pour ce geste, Jésus a voulu passer par ses disciples. Il continue à le faire par ceux qu’il associe à son ministère par l’ordination. De plusieurs côtés, le sacerdoce ministériel est mis en question. Toujours, pourtant, il nous rappelle et nous rappellera que ce que Jésus nous donne, qui peut paraître peu de chose, est une chose que nous ne pouvons nous donner à nous-mêmes, que nous ne pouvons que recevoir. Mais il nous faut entendre aussi la réponse de Jésus : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Elle vaut pour les disciples et elle annonce le sacerdoce ministériel qui n’est pas celui de tous les baptisés, mais elle vise aussi tous les baptisés à l’égard de ceux et celles qui les entourent, sans négliger qui ne sont pas baptisés ou qui ne prennent pas leur baptême au sérieux. Tous, nous sommes envoyés pour donner à manger à ceux et celles que nous rencontrons, à manger des nourritures terrestres mais aussi à manger le fait d’être aimés de Dieu. Comment sommes-nous, comment suis-je, un relais de l’amour de Dieu à l’égard de ceux et celles que je rencontre ? Comment recevons-nous les prêtres que Dieu nous donne pour nous apporter ce que Jésus, le Fils bien-aimé, peut seul nous donner ?

« Qui nous séparera de l’amour de Dieu ? », s’est exclamé saint Paul. Dans notre vie quotidienne, nous éprouvons plus ou moins cet amour. Parfois, nous sommes accablés par la maladie ou par les difficultés de la vie, ou inquiétés par les évolutions de la société. Ce qui nous caractérise, nous chrétiens, n’est pas d’échapper aux coups du sort, n’est pas de nous trouver toujours à l’aise dans la société de notre temps, ce n’est pas d’être toujours fiers de tout ce que nous faisons ; c’est d’oser nous croire aimés de Dieu, qui travaille à faire de nos vies, parfois belles, parfois médiocres, une préparation à la vie éternelle, un enrichissement de la communion éternelle de tous en lui. C’est de regarder les autres comme des frères et des sœurs que Dieu aime et à qui Dieu aspire à faire éprouver qu’ils comptent pour lui, au point qu’il est prêt à se donner lui-même à eux pour toujours. Nous allons célébrer ce grand mystère dans le mystère de l’Eucharistie,

                                                                                Amen.


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