Homélie pour la solennité de tous les saints - L'Eglise Catholique à Reims et dans les Ardennes

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Publié le 1 novembre 2019

Homélie pour la solennité de tous les saints

Homélie pour la Toussaint, le vendredi 1er novembre 2019, en la cathédrale Notre-Dame de Reims

Jésus, inaugurant sa prédication, ne s’adresse pas à nous comme un Alexandre le Grand ou un Napoléon promettant à leurs capitaines la conquête du monde au nom de l’expansion d’une civilisation supérieure. Il ne parle pas davantage comme un technicien de génie doté d’un sens commercial aigu qui mobiliserait ses équipes pour diffuser dans le monde entier un produit nouveau destiné à transformer la vie quotidienne de tous les êtres humains. Jésus parle de réalités simples, universelles, modestes, de ce qui habite la vie profonde des hommes et des femmes, quel que soit leur niveau de vie, quelle que soit leur culture. Pleurer, être doux, être miséricordieux, être affamé et assoiffé de justice, avoir le cœur pur… tout cela, frères et sœurs, est le fond de tout cœur humain qui vit vraiment. Jésus n’évoque là rien d’extraordinaire, rien qui soit réservé à une élite, ni culturelle ni spirituelle ; il touche par sa parole les mouvements intérieurs de tous, ceux que parfois les hommes et les femmes cherchent à oublier, à esquiver, en s’éclatant par la musique, en se saoulant ou en se droguant, en se laissant distraire d’eux-mêmes par une certaine manière de s’enfoncer dans le travail ou le sport ou en s’absorbant dans une activité intellectuelle.

Par ces quelques phrases que nous appelons les « béatitudes », Jésus évoque huit voies, huit chemins intérieurs que nous avons tous à parcourir, au fil des années et des jours et, en les évoquant, il nous permet de les tracer plus nettement en nous. Nous sentons bien cela : on peut mener sa vie en parcourant intérieurement les chemins de la colère, de la prise de possession, de la recherche de domination, de l’indifférence à l’égard des autres, du cynisme qui ne veut plus se laisser atteindre par les douleurs du monde, du jugement sans appel porté sur les autres ou sur tel autre de notre entourage… Jésus, lui, ose mettre le mot « heureux » devant chacune des voies paradoxales qu’il énumère : la capacité de pleurer, la douceur, la faim et la soif de justice, la miséricorde, la pureté de cœur, la construction de la paix, la recherche de la justice au risque de la persécution. Tout être humain se trouve d’une manière ou d’une autre engagé sur de tels chemins à l’intérieur de lui-même ou d’elle-même, dans les cheminements complexes des pensées qui débouchent sur des actes ou des paroles, ou alors refuse tel ou tel de ces chemins et s’en va dans la direction opposée. Jésus fait mieux encore, en réalité, que décrire des chemins parce qu’il ne décrit pas des vertus ou des concepts : il s’adresse à des personnes en chemin : heureux ceux qui pleurent, heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, heureux les miséricordieux, c’est-à-dire ceux qui font miséricorde, concrètement. Nous traduisons par « heureux » le mot grec « makarios » qui lui-même traduit un mot hébreu qui appelle plutôt à avancer, à marcher, parce que la route en vaut la peine. Jésus ne promet pas le bonheur au sens des conditions matérielles d’une existence sans souci. Bien au contraire, semble-t-il. Il nous assure que la marche sur ces chemins nous conduit à être des vivants, des porteurs de vie. Conquérir le monde, répandre les bienfaits de la civilisation, inventer des produits nouveaux, tout cela peut être fascinant et peut-être réjouissant, mais ce qui fait de nous des vivants est ailleurs, plus profondément, ou plutôt nous sommes des vivants non pas parce que nous faisons ceci ou cela mais parce que nous avançons dans la capacité de pleurer, dans la douceur, dans la faim et la soif de justice, dans la miséricorde, dans la pureté du cœur. Tels sont les saints. Ils ont compris comment être des vivants.

Nous vivons en des temps où beaucoup aspirent à mettre du sens dans leur vie. Beaucoup vont le chercher dans l’épanouissement personnel. Des méthodes de tous ordres fleurissent, notamment dans les libraires, pour nous apprendre à connecter nos pensées avec notre cœur, nos actes avec nos désirs profonds et le tout avec la profondeur universelle. Les Béatitudes de Jésus pourraient être reprises dans ce genre de perspectives, si Jésus n’avait pas prononcé la première et la dernière. « Heureux les pauvres de cœur » : l’expression est énigmatique, le grec dit plutôt : « les pauvres en esprit » et personne ne désire être « pauvre d’esprit ». Mais les pauvres de cœur sont plutôt ceux qui savent qu’ils ne peuvent avancer tout seuls. Non pas ceux qui cherchent un professeur de bien-être ou de méditation, un mentor ou un gourou, mais ceux qui comprennent et acceptent de bon cœur que les vrais chemins de la vie, nous ne pouvons les parcourir que portés, que parce qu’un autre nous appelle et nous façonne. Nous ne sommes pas des vivants parce que nous réalisons notre projet de vie, nous sommes des vivants parce que nous mettons notre vie à la disposition de Dieu pour qu’il l’insère dans son plan total. Sont des vivants, des porteurs de vie, ceux qui acceptent que leur vie leur échappe, selon ce que Dieu veut, pour qu’elle puisse servir à la vie des autres. Les saints sont ceux qui ont accepté de bon cœur que Dieu passe par eux pour rendre les autres vivants.

La dernière béatitude, la neuvième, celle qui vient au-delà de la perfection de la huitième, sonne étrangement : « Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous à cause de moi ». Jésus ose se poser en référence absolue, lui qui pourtant est là, devant ses disciples, comme un homme, assis sur une colline devant le lac de Tibériade. Il n’appelle pas à une révolution sociale, il ne se pose pas en chef de guerre, il ne prétend pas avoir le secret de la fortune pour tous, mais il vient, lui, pour nous prendre avec lui malgré nos pauvretés, nos opacités, nos duretés. Le monde peut ne pas comprendre ce que nous vivons, le monde peut ne pas nous croire capables d’être des vivants qui portent la vie. Ne soyons pas intimidés. Aucun de nous, en effet, ne peut parcourir totalement, en toute plénitude, les huit chemins qui rendent vivant, parce que tous, nous encombrons, à de degrés divers mais sans exception, chacun de ces chemins de l’image que nous nous faisons de nous-mêmes et des autres ; parce que tous, nous entravons notre marche à cause de nos peurs et de nos désirs insatiables. Jésus, lui, se tient au milieu de nous et près de nous et veut venir en nous, pour nous donner d’avancer malgré tout, pour que, par lui, le moindre de nos pas vaille pour la totalité du chemin.

Mais là, frères et sœurs, est le grand défi pour les hommes et les femmes de notre temps. Devoir sa plénitude à un autre. Non pas à une idée, non pas à une méthode, mais à un autre si précis, si unique, si irremplaçable, un autre tellement semblable et tellement autre, un autre qui, au bout du compte, me donnera ce que je n’ai pas mérité. Les saints que nous célébrons aujourd’hui sont précisément ceux qui ont accepté de laisser leur existence être saisie par Jésus. La grande joie de la fête de ce jour est qu’il nous est donné de contempler les saints comme une foule immense, « de toutes nations, tribus, peuples et langues ». Contrairement à ce que nos yeux voient, ils sont nombreux ceux qui, au bout du compte, se remettent à « Celui qui siège sur le trône et à l’Agneau ». Contrairement à ce que la culture facile nous fait penser, ils sont nombreux ceux qui ont accepté et acceptent de marcher intérieurement en pleurant, en étant doux, en étant affamés et assoiffés de justice, en étant miséricordieux, … et même, ils sont nombreux, ceux qui apprennent à être « pauvres de cœur ». Les saints nous assurent, frères et sœurs, que nous pouvons avancer sur les chemins que Jésus évoque, sans nous laisser intimider par ce que nous sentons en nous de peurs et de duretés. Lui, l’Agneau, s’est offert une fois pour toutes pour nous recouvrir de lui-même, de sorte que tout pas, même maladroit, sur un de ces chemins nous fait participer à son immense victoire.

Que la foule des saints nous rassure, frères et sœurs, que nous avançons sur le chemin de l’amour de Dieu, alors même que nous ne le connaissons pas encore parfaitement. Qu’ils nous encouragent à laisser la parole de Jésus retentir en nous. N’attendons ni Alexandre le Grand, ni capitaine d’industrie, ni professeur de bien-être, pour devenir des vivants, mais osons avancer avec rigueur et avec confiance, sur les chemins paradoxaux des Béatitudes et osons croire que nous n’y sommes pas seuls, mais toujours rejoints et même portés par celui qui est venu jusqu’à nous et qui nous unit à lui pour la vie éternelle,    

Amen.

+ Eric de Moulins-Beaufort


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