Homélie de Mgr Eric de Moulins-Beaufort pour le jeudi saint - L'Eglise Catholique à Reims et dans les Ardennes

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Homélie de Mgr Eric de Moulins-Beaufort pour le jeudi saint

Homélie pour la messe en mémoire de la Cène du Seigneur, le jeudi 1er avril 2021 en la cathédrale Notre-Dame de Reims.

Avons-nous compris ce dont nous avons été privés l’an dernier ? Avons-nous compris, nous prêtres et évêques qui avons continué à célébrer l’Eucharistie chaque jour et, tout spécialement, en ces Jours saints, mais sans vous, sans la participation active du Peuple de Dieu qui est le Corps du Christ ? Avez-vous compris, vous, fidèles du Christ, qui avez pu suivre les offices grâce à la diffusion par internet ou par la télévision KTO ou par la radio RCF ou Radio-Notre-Dame ? De quoi avons-nous été privés, pendant les Jours Saints et encore pendant cinquante autres jours ?  Mais qu’avons-nous vécu aussi, qu’avons-nous reçu malgré tout, les uns et les autres ?

Ce soir, ou plutôt en cet après-midi, couvre-feu oblige, nous célébrons l’ultime repas de Jésus, le moment où il a pris en main sa Passion. De son corps qui allait être saisi et fouetté et cloué, il a fait une nourriture pour nous tous ; de son sang qui allait suinter de toutes ses plaies et jaillir de son côté percé, il a fait une boisson pleine de promesses et de joie. De ce double geste-là nous vivons ; en ce double geste-là nous recevons l’espérance. Face aux malheurs de la vie, face aux drames de la condition humaine, face à ce que nous soupçonnons dans le cœur ou dans l’intelligence des autres, face à ce que nous apercevons parfois chacun dans son propre cœur, dans le puits intérieur d’où montent nos pensées et qui, par moments, nous effraie ou nous fait honte, par quoi sommes-nous rassurés, réconfortés ? Non par le sang d’un agneau placé sur les linteaux de nos portes, mais par Celui que l’agneau annonçait et faisait espérer, par Jésus et par son double geste où il scelle déjà ce qu’il va vivre jusqu’au bout sur la croix et dans le tombeau. Le double geste de Jésus : prendre le pain, prendre le vin de ce repas-là, avec ses Douze et pour eux, nous accompagne au long des jours, des semaines, des mois, des années, des siècles, tout au long désormais de l’histoire humaine. Ce geste est maintenu au milieu de l’humanité chaque fois qu’un prêtre ou un évêque le célèbre ; il sera inscrit dans notre humanité tant qu’il y aura un prêtre ou un évêque pour le célébrer ou un diacre pour rappeler que ce geste nous a été donné pour que nous fassions de même.

Que nous donne Jésus ? L’assurance qu’il nous prend avec lui. L’assurance qu’il fait, lui, de nous des membres de son Corps. Il part vers le Père, mais il le fait de manière à pouvoir tous nous entraîner avec lui, nous emporter en lui. Nous mangeons ce pain qui est son corps livré, pour être intégrés en lui ; nous buvons ce vin qui est son sang versé, pour entrer dans sa joie à lui. En ce pain qu’il nous partage, en cette coupe qu’il nous tend, il nous lave les pieds, un par un, il lave nos pieds à chacun, pour que nous puissions avoir part avec lui, pleinement, de tout notre être. Il se met à nos pieds pour nous emporter tous et tout entiers vers le Père, pas simplement notre tête, notre intelligence, pas seulement la fine pointe de notre âme, pas davantage notre sensibilité seulement, mais tout ce que nous sommes sans oublier le plus bas, le plus collé à la terre. Il peut, il veut tout prendre de nous, pour que nous ayons part avec lui.

Les paroles n’y suffisent pas. Il y faut une parole tout de même, les paroles qu’il a égrenées depuis qu’il a commencé sa mission publique et aussi toutes celles qui ont précédé et que la Bible a recueillies précieusement, parce qu’il parlait déjà par les prophètes. Il y faut une parole et toutes ces paroles parce que ce qu’il fait pour ses disciples et qu’en eux, il fait pour nous, « est un exemple qu’il nous donne afin que nous fassions, nous aussi, comme il a fait pour nous. » Sa parole, ses paroles, sont nécessaires : elles descendent en notre mémoire, elles s’y implantent avec profondeur, elles nous donnent de les mettre en pratique. « Tout ce qu’il vous dira, faites-le » avait recommandé sa mère. Mais les paroles, même les siennes, ne suffisent pas : jamais nous ne faisons, jamais nous ne ferons parfaitement ce qu’il a dit, jamais nous ne ferons tout à fait ce qu’il a fait pour nous. Il arrive trop souvent que nous nous dérobions, il peut se faire même que nous fassions le contraire de ce qu’il attend. Il faut qu’il vienne nous chercher lui-même, par lui-même, jusqu’au plus terreux de tout notre être et aussi jusqu’au plus obscur de nos âmes ou de nos libertés.

Voilà, frères et sœurs, ce qui vous a manqué l’an dernier : Jésus ne vient pas à nous avec des mots seulement, ni seulement avec un exemple à imiter. Il vient à nous par des gestes. Ces gestes, vous avez pu les voir, mais pas vous laisser atteindre par toute leur réalité. Votre intelligence a pu les considérer, mais ils n’ont pu mettre en mouvement tous vos sens. Vous avez pu vérifier que son geste était bien réalisé et qu’il l’était pour vous, mais vous n’avez pu sentir que sa main se posait sur vous, que son bras se tendait vers vous. Ce bras fort s’était tendu sur l’Égypte, mais il se tend pour vous présenter le pain et la coupe.

Et nous, prêtres et évêques, nous avions été heureux de célébrer le double geste du Seigneur, nous l’avions célébré pour vous tous, pour tous les habitants de notre diocèse, non pas seulement pour ceux et celles qui regardaient une diffusion, ni même pour ceux et celles qui auraient voulu être là dans l’église où nous célébrions, mais pour toutes celles et tous ceux à qui nous sommes envoyés, pour qui nous sommes envoyés, et dont tant et tant n’auront jamais l’idée d’entrer dans une église. Pour eux, Jésus prend le pain et prend la coupe, et c’est pour cela que nous sommes envoyés. L’an passé, que nous a-t-il manqué ? Vous vqui êtes là en cet après-midi, vous nous manquiez. Vous n’êtes pas toutes celles et tous ceux à qui nous sommes envoyés mais vous êtes le gage de ceux et celles qui ne sont pas là encore et de ceux et celles qui n’y serons jamais, vous êtes la promesse de celles et ceux que le Christ veut rejoindre, pour qui il se dépouille de son manteau. Devant chacune et devant chacun, un à un, une à une, il s’agenouille.

Il nous a manqué, l’an dernier, votre foi, votre foi une et si diverse, manifestée par les gestes très simples avec lesquels vous recevez le pain qui est le Corps du Christ, parfois avec maladresse, parfois avec grande délicatesse, toujours avec une foi plus grande, plus vraie que vous ne le savez. La foi s’exprime en mots, elle se montre en actions, des petites et des grandes, mais elle se manifeste et elle se fortifie aussi par des gestes : les gestes si simples, si essentiels, des mains tendues, de la bouche ouverte, du corps qui s’agenouille ou qui s’incline. Chacun a sa manière de traduire sa foi en gestes, et cela nous a manqué.

Cette année, nous sommes tous ensemble. Nous célébrons les uns avec les autres, et c’est une grande joie. Des précautions nécessaires nous tiennent à distance les uns des autres : il est des gestes qu’il ne serait pas sage et pas charitable de faire, même des gestes qui expriment l’amour, mais nous sentons notre présence les uns aux autres. Nous sentons encore l’absence de ceux et de celles qui sont malades, à l’hôpital ou chez eux ; de ceux et celles qui sont morts ; de ceux et celles qui travaillent à cette heure-ci ; de ceux et celles qui n’ont pas osé venir et encore de ceux et celles qui, pas un instant, n’ont songé à venir. Nous voyons leurs places inoccupées autour de nous. Mais ce soir, surtout, nous nous voyons les uns les autres, et nous nous découvrons appelés à faire les uns pour les autres ce que Jésus a fait pour nous.

« Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? », a-t-il demandé ce soir-là ? Les disciples n’avaient pas répondu. Nous non plus ne répondons pas trop vite. Car : oui, nous avons compris, et non : nous ne pouvons pas comprendre. Nous avons compris que le lavement des pieds tout comme le double geste du pain et du vin sont adressés chaque fois à chacun de nous et sont les gestes les plus réels par lesquels nous sommes atteints en ce monde, et non, nous ne pouvons pas comprendre tout ce qu’ils expriment et manifestent, et non, nous ne pouvons prétendre faire exactement à notre tour ce que Jésus, lui, fait pour chacun. Cependant, ou plutôt à cause de cela, Seigneur, non, nous ne comprenons pas vraiment, mais oui, nous voulons faire aux autres ce que tu as fait pour nous, nous voulons essayer et faire en espérant comprendre un jour, à force de faire et de refaire, maladroitement mais de tout notre cœur. Malgré notre faiblesse, malgré notre lâcheté, malgré même nos péchés, nos refus répétés, nous le voulons parce que toi, tu viens le faire en nous,

                                                                                                                     Amen.


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